1
- Introduction
Toute
entrée nouvelle au sein de l'Union européenne
est subordonnée à l'acceptation par le
pays concerné de trois principes formels :
- Selon
les "critères de Copenhague", il doit avoir
un régime démocratique stable, accepter
les principes de l'Etat de droit, respecter de manière
suffisamment appropriée les droits de l'homme,
et enfin s'engager à protéger les minorités.
- Ce
doit être une économie de marché
qui fonctionne.
- Enfin,
le plus important, il doit endosser les obligations
liées au statut de pays-membre et qui comprennent
notamment l'adhésion aux objectifs de l'union
économique et politique. Ce qui veut dire qu'il
doit accepter d'intégrer dans son droit interne
tout ce que l'on appelle "l'acquis communautaire"
: l'ensemble des quelques 16 000 pages de textes et
réglements produits par l'Union européenne
depuis les débuts du Marché commun.
Du
point de vue économique, ce sont les différences
de niveau de vie avec les pays candidats qui causent
le plus de problèmes. Ceci est particulièrement
vrai pour les cinq pays d'Europe centrale et de l'est
qui, selon l'avis du Conseil européen, répondent
déjà aux trois exigences politiques ci-dessus,
et avec lesquels les négociations d'adhésion
ont commencé depuis le mois de mai 1998 (République
Tchèque, Estonie, Hongrie, Pologne et Slovénie).
Tous jouissent de niveaux de vie très inférieurs
à ceux des membres actuels de l'Union européenne.
Même le Portugal,
pourtant
le plus pauvre des pays-membres, dispose d'un produit
national brut moyen par habitant de 11 010 $, contre
seulement 3 360 $ en Estonie. Et les écarts sont
encore plus gigantesques lorsqu'il s'agit des cinq autres
candidats potentiels : Bulgarie, Lettonie, Lithuanie,
Roumanie et Slovaquie. Le revenu moyen par habitant
est seulement de 1 140 $ en Roumanie, et de 1 170 $
en Bulgarie.
Cet
obstacle est encore renforcé par les faiblesses
qui caractérisent le processus de décision
au sein de l'Union européenne. L'intégration
des pays d'Europe centrale et de l'est se heurte ainsi,
sur le plan économique, à quatre grand
problèmes :
- Il
est impossible de maintenir le système intercommunautaire
de redistribution des revenus fondé sur la
politique agricole commune et l'action des fonds structurels.
L'actuel système aboutirait à imposer
un fardeau redistributif bien trop lourd aux membres
initiaux de l'UE, y compris ceux qui aujourd'hui tirent
profit de ces programmes de transferts.
- L'arrivée
d'un grand nombre de pays avec des populations dont
les préférences sont très différentes
imposera que le Conseil des ministres et la Commission
se dotent de nouveaux mécanismes de délibération
et de décision. Faute de quoi on risquerait
la paralysie des institutions communes.
- Les
problèmes qui se posent aux frontières
de l'Union européenne ne seront pas réduits
mais bien au contraire aggravés, si les pays
d'Europe centrale et de l'est qui demandent leur adhésion
adoptent l'ensemble de l'acquis communautaire. Une
telle Europe élargie sera lors directement
au contact de pays comme l'Ukraine et la Belarussie
dont les économies sont encore plus pauvres.
L'apparition d'écarts de revenus d'une telle
ampleur aux frontières mêmes de l'Union
européenne créera de graves tensions.
- Tout
cela ne contribuera en rien à la solution du
véritable problème de fond de l'actuelle
Union européenne : celui de son déficit
démocratique. Au contraire, l'élargissement
le rendra encore plus grave. Sans réformes
institutionnelles fondamentales, l'élargissement
rendra les processus de négociation entre les
membres encore plus complexes, et fera que les responsabilités
s'en trouveront d'autant plus masquées et diluées.
La conséquence sera de réduire d'autant
l'influence politique des citoyens de base, et d'accroître
l'amplitude des pouvoirs discrétionnaires détenus
par les instances de décision communautaires.
Cette perspective contribue à nourrir l'opposition
de beaucoup à la politique d'élargissement
de l'Union européenne, mais elle explique aussi
la résistance croissante à son approfondissement.
Que
fera l'Europe pour répondre à ces défis
? Un scénario plausible est déjà
en train de s'esquisser. Les négociations vont
durer longtemps, sans aucun doute beaucoup plus longtemps
que ce à quoi les pays candidats s'attendent.
Les conditions formelles d'adhésion seront maintenues,
mais au prix de l'octroi d'une longue période
de transition. Les pays d'Europe centrale et de l'est
feront ainsi formellement partie de l'Union - ils participeront
aux décisions - mais, sur le plan économique,
ils seront encore loin d'être les égaux
des autres. Ils bénéficieront de nombreuses
exemptions au principe de l'acquis communautaire. Par
exemple, les membres actuels s'opposeront à ce
qu'on leur reconnaisse le bénéfice de
l'application du principe de la liberté de mouvement
des travailleurs, cependant qu'à l'inverse les
nouveaux membres demanderont à bénéficier
en échange d'exemptions à la liberté
de circulation des biens, des services et des capitaux.
Formellement, on trouvera toujours des formules de droit
permettant de répondre aux problèmes posés,
cependant que les vrais problèmes économiques
de fond posés par l'intégration de ces
nouveaux territoires resteront non résolus. Selon
toute vraisemblance, la structure politique de l'Union
ne sera pas fondamentalement changée. Seule sera
sans doute modifiée la manière dont seront
répartis les droits de vote, cependant que les
règles de vote à l'unanimité ou
à la majorité qualifiée seront
elles aussi quelque peu assouplies. Ainsi le problème
du déficit démocratique se touve-t-il
finalement relégué au second plan par
la focalisation actuelle sur la dynamique de l'élargissement.
Tant que les négociations sur l'élargissement
dureront, celles-ci capteront toute toute l'énergie
réformatrice de l'Union, et il est donc peu probable
qu'on fasse quoi que ce soit durant cette période
pour améliorer le fonctionnement démocratique
des institutions européennes et y renforcer l'influence
des citoyens. Tout ceci implique que l'Europe s'en sorte
finalement en se débrouillant tant bien que mal,
mais sans vraiment affronter de face les vrais problèmes
de fond posés par l'élargissement du nombre
de pays membres.
L'objet
de ce texte est de proposer une autre approche, radicalement
différente, fondée sur l'application du
raisonnement économique. Tout en étant
opposée à la démarche essentiellement
empirique vers laquelle on s'oriente, il ne s'agit en
rien d'une proposition utopique, mais au contraire d'une
approche qui pourrait être immédiatement
mise en œuvre dans le cadre des discussions sur l'élargissement.
Notre
idée est essentiellement qu'au lieu de lui imposer
d'office la contrainte de devoir accepter l'ensemble
de l'acquis communautaire (une démarche de tout
ou rien), un pays candidat devrait se voir offrir
la possibilité d'une adhésion partielle.
Selon notre projet, les pays d'Europe centrale et de
l'est devraient avoir l'option de choisir de n'adhérer
que pour les fonctions ou les domaines où ils
espèrent que leur adhésion leur apportera
un avantage positif, cependant qu'ils pourraient rester
"en dehors" pour tout le reste. Les nouveaux
membres potentiels pourraient ainsi ajuster leur politique
d'adhésion à un calcul de coûts/avantages
tenant compte tant de ce que cela peut leur rapporter
que de ce que cela peut leur coûter, ou des coûts
qu'ils sont prêts à assumer, selon les
domaines où ils décideraient de s'intégrer
à la législation européenne. Pour
reprendre un jargon économique, leur entrée
dans l'Europe serait ainsi liée à l'intensité
de leur demande pour différents types de services
ou de politiques. Elle ne leur serait pas imposée
dans les domaines où leur demande serait la plus
faible, où leur population accepterait le plus
difficilement d'en supporter les coûts.
Afin
de rendre possible une telle flexibilité, nous
proposons la création d'une nouvelle espèce
de juridiction politique et administrative - pour laquelle
nous nous contenterons d'utiliser l'acronyme FOCJ -,
qui ne recoupe aucune de toutes celles qui existent
déjà, tant au niveau européen qu'à
celui des Etats-membres. Ces nouvelles entités,
généralement monofonctionnelles, non nécessairement
liées à une base territoriale prédéterminée,
et - selon les cas - à vocation transnationale,
ne résulteraient pas d'une création venant
"d'en haut", à l'initiative des autorités
européennes, mais sont conçues pour être
laissées à la libre initiative des sociétés
civiles. Au fur et à mesure que les pays d'Europe
centrale et de l'est se développeront, le nombre
de ces nouvelles institutions volontaires, impliquant
des pays différents, et concernant des domaine
d'action publique variés, augmentera au point
d'entretenir un véritable mouvement d'intégration.
Mais avec elles, cette intégration se fera selon
un principe de géométrie variable bien
plus efficace pour en assurer la réalisation
que la démarche qui nous est actuellement imposée.
Ce
que nous proposons ainsi va bien au-delà du processus
d'intégration à vitesses variables tel
qu'il a été mis en œuvre dans le cadre
de l'Accord de Schengen, dans celui de l'Union monétaire
(qui ne regroupe pas tous les pays membres de l'UE),
ou tel qu'il a été envisagé par
le Ministre allemand des affaires étrangères
avec la constitution d'un "cœur" de pays européens
auquel viendraient s'associer de manière flexible
un certain nombre d'autres pays-membres en fonction
de leur intérêt pour certains objectifs
ou certaines politiques.
2
- Notre projet : les FOCJ.
Le
nouveau type de juridiction politique et administrative
que nous proposons pour faciliter le processus d'intégration
des pays d'Europe centrale et de l'est au sein de l'Union
européenne présente quatre caractéristiques.
FOCJ est un acronyme qui résulte de l'addition
des quatre lettres :
- F
(Functional) : il s'agit d'unités de gouvernement
qui se définissent non pas par le territoire
auquel leur autorité s'applique (démarche
traditionnelle), mais par la nature du service collectif
qu'elles rendent.
- O
(Overlapping) : les services qu'elles offrent
ne sont pas attachés à la population
de certains territoires délimités, et
ne bénéficient d'aucun monopole ; en
conséquences, les aires de service correspondant
aux fournitures rendues par des unités conçues
pour répondre à des besoins différents,
peuvent très bien se chevaucher.
- C
(Competing) : tout communauté locale ou
régionale de l'espace européen élargi
est libre de choisir à quelle juridiction fonctionnelle
elle désire être rattachée pour
la fourniture de tel ou tel service. Ces nouvelles
juridictions fonctionnent selon un principe d'auto-gouvernement
démocratique, avec élections et recours
à l'expression directe des préférences
via l'utilisation d'initiatives de référendums
populaires.
- J
(Juridictions) : ces unités de services
collectifs dont l'activité peut s'étendre
par delà les frontières des pays respectifs
membres de l'UE sont bel et bien des unités
de gouvernements au sens où, pour fonctionner,
elles disposent du droit de lever l'impôt auprès
des populations qui ont fait le choix d'y être
rattachées pour disposer d'un certain type
de prestations.
Le
concept de ces FOCJ découle des principes de
base sur lesquels se fonde la théorie économique
moderne du fédéralisme. Ce n'en est pas
moins un concept très différent des systèmes
de fédéralisme que l'on trouve généralement
dans la littérature. Les théoriciens du
fédéralisme se limitent à analyser
et modéliser le comportement de différents
niveaux d'autorités gouvernementales pour en
tirer des conclusions d'ajustement institutionnel. Dans
le cas des FOCJ, il ne s'agit pas d'un niveau supplémentaire
ni complémentaire d'autorité publique,
mais de quelque chose d'une nature radicalement différente
dans la mesure où l'essence de ces nouvelles
autorités est d'émerger spontanément
d'initiatives de terrain en réponse précisément
à des problèmes locaux ou régionaux
d'intégration.
Nous
allons maintenant préciser en quoi ces quatre
caractéristiques qui définissent les FOCJ
les éloignent ou les rapprochent des institutions
fédérales existantes.
- Fonctions.
Le
principe de l'efficacité économique
dicte qu'un service public particulier, rendu à
des populations localisées sur un certain espace
géographique, doit être financé
seulement et exclusivement par les gens qui y vivent
(il ne doit pas y avoir d'"effets de débordement"
bénéficiant à des "passagers
clandestins"). Rien ne dit que les préférences
pour un certain type de service soient uniformes sur
l'ensemble d'un territoire. Plusieurs unités
gouvernementales spécialisées peuvent
donc cohabiter (et se faire concurrence) pour répondre
aux désirs particuliers de segments de populations
aux préférences différentes.
Pour réduire les coûts, il est utile
que celles-ci exploitent au maximum les effets d'échelle.
Mais comme le niveau de ces économies d'échelle
varie beaucoup d'une fonction à l'autre (école,
police, équipements sportifs, environnement…),
il en découle qu'il y a peu de chances pour
que les unités de gouvernement spécialisées
dans la production de ces différents services
collectifs se caractérisent par une dimension
"optimale" identique. La recherche de l'efficacité
sociale commande donc qu'au lieu d'unités homogènes
et multi-fonctions de production de services en situation
de monopole, on ait plutôt une grande diversité
d'unités mono-fonctionnelles, spécialisées
dans la prestation d'un certain type de service, de
tailles extrêmement variables, et exerçant
leur autorité sur des aires géographiques
se chevauchant.
Il
s'agit d'une simple application du théorème
de "l'équivalence fiscale" formulé par
Olson (1969) et Oates (1972). Ce théorème
n'a toutefois jamais été appliqué
au fonctionnement concret des modes de décision
publics, ni à la conception politique de nouvelles
institutions. C'est cette lacune que couvre le concept
des FOCJ.
- Chevauchements.
Il
peut y avoir deux types de chevauchement : (i) le
premier, lorsque des FOCJ spécialisées
dans des fonctions différentes exercent leur
activité sur des aires géographiques
qui se recouvrent partiellement ; (ii) le second,
lorsque une ou plusieurs FOCJ fournissent les mêmes
types de services à des populations vivant
sur des territoires qui se recoupent (par exemple
si l'on avait, sur un même territoire, des sortes
de districts scolaires conçus pour satisfaire
des préférences ou des besoins différents
en matière d'éducation). Normalement
sur le territoire d'une unité politique traditionnelle
on devrait observer la présence de plusieurs
FOCJ exerçant leur activité soit à
une échelle géographique plus limitée,
ou au contraire plus vaste. Ces FOCJ n'ont pas besoin
d'être nécessairement voisines les uns
des autres. Leur activité ne bénéficie
d'aucune espèce de monopole géographique.
C'est donc un concept qui rompt radicalement avec
la mentalité traditionnelle où l'activité
publique ne peut pas être conçue indépendamment
de la jouissance d'un monopole territorial, et d'où
dérivent toutes les idéologies nationalistes
qui ont fait tant de mal pour la seule conquête
de quelques bouts de territoire. C'est aussi une rupture
avec l'idéologie fédérale classique
qui exclue toute idée de chevauchement entre
des autorités politiques de même rang.
En revanche, il s'agit d'une idée qui rappelle
beaucoup celle des Clubs de Jim Buchanan (1965).
- Concurrence.
Deux
mécanismes contraignent les dirigeants des FOCJ
de se conformer autant que possible aux préférences
de leurs "clients" : le premier est le droit de ceux
qui se sont inscrits aux fournitures d'un FOCUS - singulier
de FOCJ - d'en divorcer pour aller s'inscrire sur les
rôles d'une autre autorité concurrente
(il s'agit d'un principe de concurrence qui reproduit
le mécanisme du marché); le second est
celui de leur démocratie interne (le droit de
vote du ressortissant qui crée une concurrence
politique). Il est à noter qu'en l'occurrence
le droit d'exit n'est pas lié à
la seule possibilité de "voter avec ses pieds"
en choisissant d'émigrer. Le principe des FOCJ
est au contraire qu'il doit être possible de "faire
sécession" sans pour autant être contraint
de changer de résidence.
A
plusieurs reprise l'existence d'un véritable
droit de sécession a été
présenté comme une condition indispensable
à la mise en place d'une Europe authentiquement
démocratique (Buchanan 1991, European Constitutional
Group 1993). Ce principe entre en conflit direct avec
les philosophies politiques dominantes, tant nationalistes
que fédéralistes, pour lesquelles la présence
d'un tel droit est quelque chose qui n'est même
pas concevable, et qui, de toute façon, doit
être combattu, même par la contrainte. C'est
ainsi que les traités européens actuels
ne mentionnent aucune possibilité de sécession
vis à vis de l'Union, et a fortiori par rapport
à aucun Etat membre. Toutefois, le mécanisme
de l'exit conçu pour les FOCJ est différent
en ce que, alors que la sécession - au sens classique
du terme - ne peut être que totale, il doit être
possible ici de "divorcer" d'une ou plusieurs fonctions
exercées par une autorité politique particulière,
sans pour autant renoncer à toutes.
Pour
que le système des FOCJ conduise à une
situation réelle de concurrence entre unités
politiques, il faut que cet exit soit aussi libre
que possible. Mais si le divorce d'un membre entraîne
un coût pour les autres, il est normal que son
droit de divorce soit soumis au paiement d'une indemnité.
La liberté de faire sécession doit avoir
pour contrepartie le paiement d'un prix. De la même
manière, l'adhésion à un nouveau
club n'a pas à être gratuite si l'arrivée
d'un membre supplémentaire entraîne la
nécessité de nouveaux investissements.
Comme pour les Clubs à la Buchanan, on peut imaginer
que l'arrivée de nouveaux individus soit soumise
à ratification auprès des membres qui
peuvent démocratiquement décider quel
prix leur demander pour les accueillir.
A
elle seule la concurrence ne suffit cependant pas à
discipliner les gouvernements et à les contraindre
à se comporter de manière efficace. Il
faut également des mécanismes de contrôle
institutionnels. Les citoyens devraient pouvoir élire
directement les dirigeants des FOCJ auxquels ils adhèrent,
mais également avoir le droit d'initier la convocations
de référendums d'initiative populaire
sur des sujets spécifiques. On sait que de tels
mécanismes sont "efficaces" en ce sens qu'ils
contraignent à tenir davantage compte des préférences
individuelles ( sur la fonction des élections
voir Downs, 1957, Mueller 1989; sur l'avantage des référendums
voir Frey 1994, Frey et Stutzer 2000, Eichenberger 1999).
D
- Juridictions
Le
FOCUS est une juridiction publique et démocratique
ayant le pouvoir de prélever l'impôt sur
les citoyens qui ont choisi d'en être membres.
Le membre de base d'un FOCUS est généralement
la commune, la plus petite entité politique et
administrative. Tous les habitants deviennent automatiquement
citoyens des FOCJ auxquels la commune adhère.
Il leur revient de payer les impôts et les taxes
nécessaires au financement des services publics
rendus individuellement par chacun de ces FOCJ.
3
- Les FOCJ et l'élargissement de l'Europe
A)
L'idée générale.
Le
mécanisme des FOCJ a l'avantage d'autoriser une
intégration plus souple, quasiment taillée
sur mesure. Il s'oppose radicalement à la technique
de "l'acquis communautaire" fondée sur le principe
d'une intégration uniforme, la même pour
tous. Dans un système de FOCJ, les pays ou même
les régions, auraient la liberté de rechercher
par eux-mêmes les domaines pour lesquels ils éprouvent
un réel besoin de coopérer, sans y être
forcés, et sans avoir à se lier à
tout prix à d'autres lorsqu'ils estiment qu'ils
peuvent très bien se débrouiller tous
seuls. Le caractère purement volontaire du mécanisme
n'implique pas que le système des FOCJ conduise
nécessairement à moins d'intégration
que la technique de l'acquis communautaire. Pour trois
raisons. D'abord parce qu'il réduit le coût
subjectif de l'intégration tel que perçu
par les citoyens - ce qui ne peut que les encourager
à exprimer une demande d'intégration plus
forte dans la mesure où celle-ci se fait dans
des conditions d'efficience et de démocratie
plus grandes. Ensuite parce qu'avec un tel système
l'intégration des anciens pays communistes ne
se réduirait plus à un choix entre "tout
ou rien". Le mécanisme des FOCJ donnerait aux
pays qui ne sont pas en mesure d'adopter tout de suite
tout l'acquis communautaire un moyen de s'y intégrer
progressivement, morceau par morceau, sans avoir à
attendre d'être fin prêts. Enfin, il n'est
pas interdit de penser que la pratique des FOCJ autoriserait
certains à aller, dans certains domaines, bien
au-delà de ce qu'autorise la seule démarche
de l'acquis communautaire.
Bien
évidemment, cette idée d'intégration
différentiée n'est pas totalement nouvelle.
Les procédures communautaires permettent aux
pays candidats de s'intégrer à l'ensemble
à des rythmes différents, selon qu'on
leur accorde des périodes de transition plus
ou moins longues. Il s'agit cependant de procédures
exceptionnelles, considérées comme anormales
et tout à fait temporaires. Qui plus est, personne
ne peut aller plus vite que le train, même s'il
en a envie : les traités n'autorisent pas la
formation de noyaux d'intégration autonomes allant
au delà de ce qui est prévu pour tous.
Un pays candidat à l'entrée qui n'est
pas encore en mesure d'accepter toutes les disciplines
de l'acquis communautaire mais qui, dans certains domaines
spécifiques, serait prêt à pousser
très loin son intégration à d'autres
pays voisins, n'est pas libre de choisir les partenaires
avec lesquels il pourrait s'entendre. Le mécanisme
des FOCJ autoriserait des formes d'intégration
partielle allant bien au-delà de ce qui est explicitement
prévu par les traités. Dans les domaines
concernés, c'est à une sorte de véritable
gouvernement en commun, regroupant des représentants
élus de communautés appartenant à
des nations différentes, que l'on aurait affaire.
Un tel arrangement faciliterait beaucoup le développement
d'un sentiment d'identification ou d'appartenance communautaire
fondé sur la solidarité de ses membres.
B)
De nouvelles opportunités.
Il
pourrait y avoir trois sortes de FOCJ :
a)
Des FOCJ constitués par l'association de communes
et de régions appartenant, les unes, à
des pays membres de l'Union européenne, les autres,
à des pays n'ayant pas encore officiellement
rejoint l'Union.
C'est
dans les zones frontalières qu'on les trouverait.
Un domaine particulièrement approprié
pour le développement d'une telle coopération
serait celui du traitement des pollutions et de l'environnement
- par exemple la pollution des eaux. Une ou plusieurs
communes appartenant chacunes, disons, à l'Autriche,
à la Hongrie ou à la Slovénie,
pourrait se rejoindre pour former un FOCUS approprié.
Celui-ci serait dirigé par des personnalités
directement élues par les citoyens des communes
impliquées. Son rôle serait de gérer
la qualité des eaux de la zone, d'y déterminer
le niveau des normes à appliquer en fonction
des préférences exprimées par les
électeurs, et enfin, bien sûr, de lever
l'impôt nécessaire au financement de cette
tâche. Les communes hongroises et slovènes
concernées pourrait ainsi exiger que soient appliquées
sur leurs territoires des normes de pollution plus exigeantes
que celles généralement en usage dans
leur pays. Et les communes autrichiennes membres de
l'organisation seraient assurées de mieux contrôler
les sources de pollution situées de l'autre côté
de la frontière, en territoire hongrois ou slovène.
b)
Des FOCJ constitués par l'association de pays
membres de l'Union et de pays non-membres. Prenons
par exemple le problème de l'immigration. L'Allemagne
craint d'être envahie par un trop grand afflux
de travailleurs bon marché provenant des ses
ex-voisins communistes. Ses syndicats font pression
sur le gouvernement pour qu'il s'oppose à un
traité d'entrée qui ferait bénéficier
la main d'œuvre polonaise d'une totale liberté
de circulation, à l'égal des droits dont
jouissent déjà tous les travailleurs des
pays de l'Union européenne. Seul le gouvernement
allemand est véritablement concerné. On
peut imaginer que les autres pays de l'Union soient
favorables à une plus grande liberté d'immigration,
de manière à bénéficier
des gains économiques que permettrait l'exploitation
d'un tel marché de main d'œuvre moins chère.
Actuellement, c'est tout ou rien. Ou ce sont les allemands
qui l'emportent et qui obtiennent que la même
protection contre les mouvements de main d'œuvre polonaise
s'applique à tous les pays membres. Ou les autres
résistent, et le gouvernement allemand se fâche
avec ses syndicats qui lui créent des problèmes.
La technique des FOCJ rendrait possible une autre solution.
La Pologne et les autres pays membres de l'Union pourraient
s'associer pour libérer entre eux les mouvements
de main-d'œuvre et intégrer leurs marchés
du travail sans obliger les allemands à faire
de même. La mobilité ainsi garantie leur
donnerait un avantage concurrentiel par rapport à
l'Allemagne, cependant que les syndicats allemands obtiendraient
satisfaction sans devoir pour cela freiner le mouvement
global d'intégation communautaire.
c)
Des FOCJ réunissant l'ensemble des pays membres
et des pays candidats à l'Union européenne.
Tant les uns que les autres ont un intérêt
commun à freiner le développement des
activités criminelles des nouvelles mafias transnationales.
Actuellement, le problème est traité,
au niveau international, de manière purement
bureaucratique grâce à des organisations
comme EUROPOL ou INTERPOL, avec relativement peu de
résultats. Un FOCUS transeuropéen créé
pour traiter spécialement des affaires de police
obtiendrait sans doute des résultats plus efficaces
dans la luttre contre les mafias dans la mesure où
un lien très direct serait ainsi rétabli
entre ses responsabilités de gestion et de financement.
Une telle organisation, responsable de lever et de gérer
ses propres ressources financières, aurait la
capacité de redistribuer ses ressources en fonction
de là où elles sont les plus nécessaires
- ce qui, actuellement, ne peut pas se faire. Il n'y
a aucune force de police européenne, même
pour des objectifs très spécifiques. La
constitution d'un tel FOCUS communautaire permettrait
de mener l'intégration européenne bien
au delà de son niveau actuel, au moins dans un
domaine particulier. Rien ne s'opposerait à ce
que d'autres pays qui, eux, n'ont aucunement l'ambition
d'intégrer l'Europe, mais son concernés
par les mêmes problèmes - comme la Russie
ou les pays du Maghreb - en fassent également
partie.
C
- La réponse aux problèmes de l'élargissement.
Le
concept des FOCJ permet d'apporter une solution aux
quatre grands problèmes qui entravent les négociations
sur l'élargissement :
1°
Le problème des transferts. Cette technique
réduit l'importance de l'obstacle lié
aux différences de niveau de vie et qui fait
que les flux de transferts au sein de l'Europe seraient
profondément modifiés au profit des nouveaux
membres. Tout d'abord, une Europe fonctionnant selon
le principe des FOCJ réduirait la demande globale
de transferts au sein même de l'actuelle Union
européenne en raison de la possibilité
pour chaque pays membre de ne souscrire qu'à
des politiques communautaires produisant des gains coopératifs
élevés. De la même façon,
la demande de redistribution de la part des pays candidats
à l'entrée se trouverait également
diminuée du fait qu'ils n'auraient pas à
payer le prix d'adhérer nécessairement
à des politiques dont ils ont peu à gagner,
voire tout à perdre, mais qui à l'heure
actuelle font partie du paquet obligé de l'acquis
communautaire. Ils ressentiraient moins le besoin d'obtenir
des compensations. Enfin, il est probable que les pays
membres qui, actuellement, bénéficient
le plus des transferts communautaires s'opposeront à
un élargissement qui conduirait à changer
les principaux flux de transferts en direction des nouveaux
entrants. Avec la technique des FOCJ il serait possible
de dissocier les deux problèmes.
2°
Le problème des structures de décision.
Actuellement, si des pays membres sont opposés
à l'admission de nouveaux membres, ils n'ont
pas d'autre solution que de faire jouer leur droit de
veto, bloquant ainsi tout le processus. Une solution
préférable serait de leur confier le droit
de se retirer de celles des politiques communautaires
où l'entrée de nouveaux candidats comporterait
pour eux plus de coûts que d'avantages. C'est
ce qu'il serait possible de faire avec une Europe construite
sur la technique des FOCJ. Dans un tel cas de figure,
l'admission de nouveaux membres ne contraindrait même
pas à revoir la structure des mécanismes
de décision au sein de l'Union.
3°
Le problème des relations avec les pays hors
de l'espace européen. La reconception de
l'Europe autour de FOCJ lui permettrait de s'étendre
de manière différenciée sans impliquer
de rupture brutale avec les autres pays qui, eux, se
trouvent de l'autre côté de leurs frontières.
Cette progressivité dans l'adhésion résulterait
du fait que l'entrée dans l'Europe pourrait se
faire par la voie de FOCJ particuliers, concernant certaines
fonctions publiques, sans avoir à souscrire d'emblée
à l'intégralité du programme communautaire.
Par ailleurs, ces modes de coopération limitée
pourraient être aussi bien étendus à
des régions faisant partie de pays qui n'ont
pas pour objectif d'adhérer à l'Union
européenne (comme l'Ukraine, la Biélorussie,
la Russie).
4°
Le problème du déficit démocratique.
Celui-ci serait traité par la voie du fonctionnement
démocratique des organes de gestion des FOCJ
- c'est à dire en étant repris "à
la base".
4
- Evaluation.
Le
mécanisme des FOCJ comporte beaucoup d'avantages
par rapport aux techniques traditionnelles d'intégration
telles qu'actuellement mises en œuvre au sein de l'Union
européenne. L'un de ces avantages concerne les
motivations des dirigeants publics et la manière
dont ils sont conduits, ou non, à tenir compte
des préférences plus ou moins hétérogènes
de leurs concitoyens. Dans la mesure où la fonction
d'un FOCUS est de se concentrer sur l'accomplissement
d'une seule tâche, ses ressortissants bénéficieront
en général d'une meilleure information
que ce n'est le cas avec nos bureaucraties traditionnelles.
Ils seront mieux à même de comparer ses
réalisations à celles d'autres entités
publiques. D'autant que la taille de plupart de ces
nouvelles autorités devrait rester limitée,
les économies d'échelle y étant
généralement peu importantes. Le droit
pour chaque individu de démissionner et de rallier
une autre juridiction rivale est un élément
important qui devrait contraindre les responsables à
mieux répondre à la diversité des
préférences individuelles que ce n'est
le cas dans les formes d'organisation publique actuelles.
D'une
manière générale, les FOCJ devraient
rendre leurs services à moindres coûts
que les bureaucraties traditionnelles dans la mesure
où la flexibilité du système permet
de limiter les effets de débordement (lorsque
des gens bénéficient d'un service pour
lequel ils n'ont pas contribué) tout en tirant
au mieux parti des économies d'échelle
possibles. Si l'aire naturelle de fourniture d'un service
est particulièrement vaste, on peut imaginer
qu'un FOCUS regroupe un grand nombre de communautés
locales appartenant aussi bien à des pays de
la communauté qu'à d'autres qui n'en sont
pas encore membres. On peut aussi envisager que plusieurs
pays s'entendent pour former entre eux un FOCUS. Dans
ce cas, on aurait quelque chose qui ressemblerait aux
institutions particulières mises en place dans
le cadre des accords de Schengen ou pour la monnaie
unique. Mais avec une grande différence qui est
que chaque FOCUS est en soi une institution gérée
démocratiquement par des dirigeants élus
et qui assure son propre financement en levant ses propres
impôts.
La
crainte de voir ceux qui paient cet impôt quitter
volontairement le FOCUS où ils sont inscrits
parce qu'ils sont mécontents des services rendus,
ou, à l'inverse, l'envie d'attirer vers soi les
clients mécontents des autres organisations rivales,
doivent normalement inciter les dirigeants à
tenir autant que possible compte des préférences
individuelles, ainsi qu'à gérer leur organisation
de la manière la plus efficace. Un autre avantage
est que le mécanisme des FOCJ devrait favoriser
l'ouverture du monde fermé de la politique à
l'offre de services de gens professionnellement plus
compétents. Alors que le système actuel
a comme caractéristique d'orienter vers la politique
et l'administration des gens au savoir plutôt
généraliste, les FOCJ auront au contraire
comme intérêt d'attirer vers des fonctions
de service public davantage de professionnels disposant
de connaissances spécialisées et ayant
déjà fait la preuve de leurs compétences
dans des domaines comme l'éducation ou la santé.
Avec
la mise en place d'un tel réseau de FOCJ, les
nations perdront certainement un certain nombre de leurs
fonctions traditionnelles, au profit de nouvelles alternatives
de moindre dimension, ou au contraire de nature multi-nationale,
selon ce que les citoyens préfèreront.
Mais il n'y a pas de raison pour qu'elles disparaissent
totalement. Les Etats-nations survivront pour autant
qu'ils sauront ajuster efficacement leurs services aux
demandes des électeurs.
Il
y a déjà deux pays où l'on rencontre
des institutions dont la nature se rapproche plus ou
moins de celle des FOCJ, avec des mécanismes
de gestion démocratique, bien qu'elles en soient
encore assez différentes (cf Frey et Eichenberger,
1999). Il s'agit des Etats-Unis et de la Suisse. Le
mécanisme américain est celui des districts
spéciaux.
En
Suisse, la structure des services rendus par les cantons
partage nombre des caractéristiques offertes
par les FOCJ : ces services débordent souvent
les seules limites territoriales cantonales et sont
offerts en concurrence avec les services d'autres cantons
limitrophes. L'exemple suisse montre que l'idée
d'une mutiplicité de juridictions fonctionnelles
gérées démocratiquement n'est pas
farfelue, mais correspond à quelque chose qui
fonctionne et a déjà fait ses preuves.
5
- Comparaison avec d'autres projets.
Le
mécanisme des FOCJ est très différent
d'un certain nombre d'autres idées qui ont été
récemment avancées pour renouveler le
processus de la construction européenne. L'une
de ces idées est celle faite en 1991 par le prix
Nobel d'économie Jim Buchanan. Le professeur
américain insiste pour qu'un droit de sécession
soit reconnu aux Etats membres, mais, curieusement,
sa proposition est construite en dehors de toute référence
à la théorie des clubs dont il fut pourtant
l'inventeur. Un second type de projet est celui publié
en 1993 par le Groupe Constitutionnel Européen
qui s'inspire essentiellement de l'exemple de la constitution
américaine et formule des propositions de nature
constructiviste concernant le fonctionnement des mécanismes
parlementaires ainsi que la répartition des droits
de vote entre les différents pays membres. L'idée
de juridictions concurrentes dotées de prérogatives
non exclusives n'y est même pas évoquée,
tout comme l'utilisation de référendums
d'initiative populaires. De plus, le droit de sécession
y est soumis à des conditions extrêmement
restrictives. D'autres économistes (Blöchliger
et R.L.Frey 1992, Schneider 1992) s'en tiennent à
préconiser un renforcement des formes traditionnelles
de fédéralisme (sous la forme d'une dévolution
plus large des pouvoirs aux unités fédérées)
mais n'examinent pas la possibilité de juridictions
concurrentes dont les pouvoirs pourraient se chevaucher.
Dernièrement, le Center for Economic Policy Research
(1993, 1995) a flirté avec l'idée de juridictions
gouvernementales de nature a-territoriale, et donc susceptibles
d'entrer en concurrence. Mais le concept n'a pas été
poussé très loin. Le problème de
leur fonctionnement démocratique n'a pas même
été posé. Non plus que la nécessité
de leur reconnaître le droit de lever l'impôt.
Enfin, on n'y trouve aucune référence
aux problèmes de l'intégration européenne.
Par
ailleurs, les FOCJ n'ont rien à voir avec les
régions, telles qu'elles sont prises en considération
dans les institutions européennes ou dans les
traités (cf Adonis et Jones 1991). La grande
différence vient principalement de ce que les
FOCJ sont conçues comme des institutions émergeant
de la base, alors que les régions sont des entités
généralement créées d'en
haut, par la force du pouvoir régalien de l'Etat.
Qui plus est , le plus souvent les régions n'ont
d'existence que grâce aux subventions qui leur
sont versées par les Etats ou par la Communauté
européenne, alors que le principe central des
FOCJ est celui de leur autonomie financière (garanti
par leur droit de lever l'impôt). Pour le dire
autrement, les régions sont un concept de nature
fondamentalement constructiviste, alors que les FOCJ
correspondent davantage à la vision qu'Hayek
a de l'émergence naturelle des institutions.
Selon cette vue, il est totalement impossible de déterminer
par avance quelles seront les institutions de ce type
qui auront plus tendance que d'autres à émerger
spontanément, ni de dire lesquelles auront toute
chance de se révéler efficaces ou pas.
Leur création doit être totalement laissée
à la démarche spontanée d'initiatives
locales se déroulant dans le cadre de procédures
de vote démocratiques. Il faut seulement veiller
à ce que les constitutions des pays du centre
et de l'est de l'Europe qui sont candidats à
l'adhésion ne mettent aucun obstacle à
l'émergence spontanée de telles institutions.
A la différence d'Hayek, il n'est pas question
de nier que ce mouvement doive s'accomplir dans un cadre
réglementé (comme les critères
de Copenhague mentionnés au début).
Parlons
enfin de la "subsidiarité". Telle qu'elle apparaît
dans le Traité de Maastricht, il s'agit plus
d'un vague objectif à réaliser que d'un
concept ayant un contenu réel et concret (cf
Center for Economic Policy Research, 1993). Même
si on la prenait au sérieux, il s'agit d'un principe
qui de toute manière n'auraient aucune chance
de contribuer à la mise en place de véritables
structures fédérales dans la mesure où
la plupart des pays membres et des pays candidats sont
en fait des Etats unitaires privés de sous-unités
politiques ou administratives disposant de compétences
réelles suffisamment significatives (exemples
des Pays-Bas, de la France, ou encore de la Suède).
Il existe bien des "régions" dotées d'une
existence reconnue ( la Galice et la Catalogne en Espagne,
le Tyrol du sud et la Sicile en Italie), mais même
celles-ci sont encore loin de ressembler à de
véritables institutions dotées d'un mode
de fonctionnement autonome s'appuyant sur d'authentiques
compétences fiscales.
Le
Conseil des Ministres européen est un centre
de décision fondé sur des principes fédéraux
(mais où seules les nations sont parties prenantes),
et organisé selon des principes fonctionnels
(avec une direction administrative européenne
par grande fonction politique). Mais la nature démocratique
de ce conseil n'est qu'indirecte (les ministres qui
y siègent sont seulement membres de gouvernement
dont la légitimité démocratique
est assurée dans le cadre d'élections
nationales), et ses délibérations ne sont
pas publiques. Rien n'est prévu quant à
la possibilité pour un pays membre de sortir
de l'Union. Certains pays bénéficient
bien d'exceptions qui les exemptent de l'obligation
d'appliquer chez eux certaines politiques communes décidées
majoritairement ( comme ce fut le cas lors du Traité
de Maastricht pour le lancement de l'Union monétaire
ainsi que le Protocole sur la politique sociale, ou
à Schengen pour ce qui concerne la liberté
de circulation des personnes); mais ces exceptions ne
sont accordées qu'à corp défendant,
avec beaucoup de réticence. Elles sont généralement
considérées comme étant contraires
à "l'esprit européen".
A
chaque fois que de nouvelles expressions naissent pour
exprimer le besoin d'une construction européenne
plus différenciée - "l'Europe à
géométrie variable", "l'Europe à
la carte", une Europe "à plusieurs vitesses",
la distinction entre "le cœur" européen et sa
"périphérie", les "cercles concentrique",
etc. - , elles ravivent de très vives oppositions.
Dans un système de FOCJ, au contraire, toute
évocation d'institutions fonctionnelles n'ayant
pas nécessairement vocation à s'appliquer
à tout le monde de la même façon
serait reçue comme l'expression naturelle d'un
besoin reflétant la grande diversité et
hétérogénéité des
demandes en provenance du corps social.
6
- Conclusions finales.
Le
mécanisme des FOCJ apporte une solution institutionnelle
aux problèmes posés par l'intégration
des pays du centre et de l'est de l'Europe à
l'Union européenne. Actuellement, les leaders
politiques de l'Union exigent que ces nations adhètent
totalement au contenu de "l'acquis communautaire" bien
que leur niveau de développement institutionnel
et économique diffère profondément
de celui des pays membres. Le système des FOCJ
permettrait leur intégration progressive et diversifiée
en fonction des domaines et des niveaux où cette
intégration aurait localement la chance de se
faire dans des conditions d'efficacité et de
contrôle démocratique les meilleures possibles.
L'émergence de ces nouvelles entités politiques
et administratives monofonctionnelles et à caractère
transnational, chevauchant les frontières aussi
bien à l'intérieur de l'Union européenne
que vers les pays qui n'en sont pas encore formellement
membres, aiderait à surmonter les énormes
coûts économiques et financiers qui font
obstacle à l'intégration de ces derniers.
Mais elle aurait aussi le mérite d'introduire
un élément de véritable démocratie
dans une construction européenne dont le "déficit
démocratique" n'est que trop dénoncé.
En
associant des communes situées de part et d'autres
des frontières de deux ou plusieurs pays-membres,
les FOCJ contribueraient à relancer la dynamique
de la construction européenne par la base, en
y impliquant directement des citoyens qui se sentiraient
plus concernés, et donc plus motivés.
Il n'y a sans doute pas meilleur moyen pour contribuer
à l'émergence enfin d'un vrai "esprit
européen".
Les
historiens nous rappellent que c'est l'existence d'une
concurrence politique et économique entre un
grand nombre d'espaces institutionnels rivaux dont les
frontières s'entre-mêlaient qui, au Moyen-âge,
a servi de terreau à l'émergence de la
puissance politique et économique européenne,
ainsi qu'à son rayonnement culturel (cf Hayek
1960, Jones 1981, Rosenberg et Birdzell 1986, Weede
1993). A l'image de ce modèle, l'adoption sans
réserve du mécanisme des FOCJ devrait
naissance à un vaste réseau fédéral
d'unités politiques et administratives remplissant
une grande variété de tâches, et
exerçant leurs juridictions sur des espaces géographiques
aux dimensions les plus diverses. Refondée sur
le concept des FOCJ, l'Europe ne donnera plus le spectacle
d'une construction bureaucratique et centralisée,
mais l'image de cette diversité même qui
fut historiquement à l'origine de ses succès.
Traduction
Henri LEPAGE