ARGUMENTS CONTRE

L’IMPÔT SUR LE CO2

Notes Henri Lepage à partir d'un manuscrit de Roy Cordato

 

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Introduction

Le document qui suit est le résultat de notes traduites à partir d’une étude inédite et non encore publiée,réalisée par un jeune économiste américain Roy Cordato. Son ambition n’est pas d’épuiser le dossier, mais de présenter une approche qui montre à quel point le projet d’éco-taxes met en jeu des problèmes d’une nature bien plus complexe qu’on le croît généralement. Voici ce qu'il faut en retenir.

1- L’accord de Kyoto impose des contraintes qui, économiquement, sont très loin d’être négligeables. Pour les Etats-Unis, le respect des objectifs - stabiliser les émissions de CO2 en 2010 au niveau de 1990 - impliquerait le recours à un impôt évalué entre $ 100 et $ 200 par tonne de CO2. Selon certaines évaluations, la mise en place d’un tel impôt y entraînerait un déplacement de ressources au profit de l’Etat compris entre 3 et 6 points de PNB, soit l’équivalent de plusieurs chocs pétroliers type 1974 cumulés.

2 - L’avis des experts est que si rien n’est entrepris, la concentration de CO2 dans l’atmosphère devrait doubler d’ici à l’année 2025, l’augmentation réelle des températures n’intervenant vraisemblablement que quelques dizaines d’années plus tard. Le coût social anticipé d’un tel réchauffement est estimé, pour les Etats-Unis, entre un et deux points de PNB par an sur toute la période.

3 - Pour les écologistes les plus fanatiques, l’impôt énergie, quel que soit son montant, se justifie parcequ’il est écologique, point à la ligne. L’objectif est de modifier les comportements de consommation et les styles de vie de manière à les faire évoluer vers une conception du développement plus conforme à ce que ces écologistes estiment être les " vrais besoins " de l’homme. Une telle approche n’est pas compatible avec l’éthique des démocraties occidentales fondée, du moins en principe, sur le primat donné au respect des choix individuels.

4 - Les économistes ont cependant développé un modèle d’analyse théorique qui permet de justifier la mise en place d’une fiscalité incitative ayant pour objet de modifier les conditions du calcul économique individuel lorsqu’on est en présence d’effets externes que les mécanismes de marché ne prennent pas en compte. Ce modèle est supposé neutre du point de vue des préférences individuelles, et donc compatible avec l’éthique et les règles de fonctionnement d’une économie de marché. Mais il ne peut l’être que si on a l’assurance que le niveau de l’impôt mis en place répond à tous les critères de " l’optimalité " économique. La légimité de ce mode d’intervention n’est donc pas indépendante du choix du niveau du nouvel impôt, ni de la méthode de calcul sélectionnée pour y arriver.

5 - Or il est possible de démontrer que ce calcul se heurte à un ensemble de problèmes méthodologiques insurmontables. Pour déterminer le niveau " optimal " de l’impôt, il faudrait a priori disposer de connaissances et d’informations auxquelles, par définition, nous ne pourrons jamais avoir accès, si ce n’est a posteriori. Par exemple, il nous faudrait pouvoir faire l’addition d’un ensemble de coûts d’opportunité qui sont en réalité non mesurables et inquantifiables en raison de leur nature fondamentalement subjective, personnelle et spéculative; et cela pour toute une lignée de générations non encore nées sur une période s’étendant jusqu’à la fin du prochain siècle.

6 - Il en résulte que nous n’avons strictement aucun moyen de calculer le niveau du " bon " impôt, et que toute décision politique concernant la mise en place d’une fiscalité écologique ne peut qu’être entachée d’une forte dose d’arbitraire. Cette impuissance à connaître l’impôt " optimal " enlève toute légitimité opérationnelle à la démarche du " pollueur/payeur ". Au mieux, l’impôt écologique n’est plus qu’un faux prix, analogue aux " quasi-prix " de la planification soviétique, conduisant aux mêmes dysfonctionnements économiques, et servant d’alibi pour imposer à tous les préférences de certains groupes politiquement influents. S’en faire l’avocat, revient à lui prêter des vertus qu’il n’a pas et ne pourra jamais avoir.

7 - L’un des arguments les plus forts en faveur de l’impôt sur les CO2 est celui qui découle du principe dit de précaution. Les conséquences du réchauffement de l’atmosphère peuvent être si graves que, quel qu’en soit le coût, et même s’il subsiste encore de fortes incertitudes concernant le phénomène lui-même et ses incidences sur la vie terrestre, il serait urgent de tout faire pour que soit stoppé l’accroissement des émissions polluantes dans l’atmosphère, et que soient ainsi préservées les conditions de vie des futures générations. Même en admettant que ce précepte puisse être suivi à la lettre, il n’est cependant pas certain que tous nos descendants nous en soient nécessairement reconnaissants. Il est même possible que des générations futures considèrent que, de leur point de vue, il eût été préférable de ne rien faire.

8 - Les partisans de la fiscalité sur les CO2 oublient qu’un tel transfert de ressources n’est pas neutre du point de vue de la croissance. On a vu les conséquences des hausses du prix du pétrole en 1974. Imaginons ce que pourra donner un transfert de ressources représentant plusieurs fois ce choc pétrolier. Or tout ralentissement, ou toute perte de croissance est quelque chose d’irréversible. Certains considèrent que ce que les générations futures y gagneront (dans un siècle) par rapport à ce qu’aurait été leur sort si on ne faisait rien, vaut bien le sacrifice d’un certain niveau de vie matériel par les générations d’aujourd’hui et de demain. Peut-être. Mais ce qu’ils oublient est que la non-croissance a elle aussi un coût humain. Il n’y à qu’à voir ce qui se passe dans l’ex-Union soviétique depuis son implosion.

9 - Moins de croissance, ce sont des gens moins bien nourris, moins bien soignés, des retraites plus difficiles, davantage de chômage, d’angoisses, de stress, de suicides... des gens dont l’espérance de vie diminue, et en fin de compte une augmentation du taux de mortalité. C’est aussi, pour les générations futures, moins d’épargne et moins de moyens financiers disponibles pour mettre au point de nouvelles réponses technologiques mieux adaptées aux défis qui résultent du réchauffement de l’atmosphère. Si l’on compare avec le processus cumulatif d’accumulation de capital qu’aurait permis un taux de croissance plus rapide, il est fort possible que les générations de la fin du prochain siècle se disent qu’elles auraient préféré affronter les coûts du réchauffement annoncé avec un niveau de vie et des ressources financières et technologiques beaucoup plus élevées, plutôt que de se contenter d’un niveau de vie très inférieur sur une planète où l’effet de serre aurait été neutralisé grâce au comportement " désintéressé " de ceux qui ont payé l’impôt longtemps avant même que leurs grands-parents aient vu le jour. Personne ne peut assurer que nos descendants nous seront nécessairement reconnaissants des choix que nous avons fait pour eux.

10 - Ce qui précède est écrit en supposant que les prévisions actuelles concernant l’effet de serre et ses conséquences se réalisent. Mais en réalité personne n’en est sûr. La marge d’incertitude est beaucoup plus forte que ne veulent le reconnaître les médias ou les milieux scientifiques (financièrement intéressés à ce que l’on accroisse considérablement l’ensemble des moyens consacrés à la recherche sur les grandes menaces écologiques). Imaginons maintenant que ces prévisions se trouvent démenties par les faits. Que penseront de nous les générations que nous aurons privées d’un niveau de vie fortement supérieur pour les préserver contre les effets d’une catastrophe qui ne s’est jamais produite ? Parler au nom des générations futures est paré de toutes les vertus. Mais ne s’agit-il pas d’abord et avant tout de se faire plaisir à soi-même ? Ou encore d’un procédé plus ou moins honnête couvrant des stratégies de conquête du pouvoir politique et médiatique ? Peut-être vaudrait-il mieux se garder de s’imposer aujourd’hui de lourds sacrifices pour de futurs avantages dont nous ne sommes même pas certains qu’ils verront le jour.

11 - Même en admettant que les menaces soient réelle, la meilleure précaution ne consiste pas nécessairement à pénaliser financièrement, dès aujourd’hui, et pour des résultats qui ne se manifesteront que très longtemps après, ceux qui consomment des énergies fossiles à effet de serre. Une autre stratégie possible est celle de la croissance. Au lieu d’alourdir certains impôts recommandés pour leurs soi-disantes vertus écologiques, ramenons au contraire l’ensemble des prélèvements obligatoires à des proportions plus modestes, libérons les citoyens de la plupart des réglementations arbitraires qui pèsent sur leurs décisions.

12 - Il existe une relation directe entre croissance et qualité de l’environnement. Plus on est riche, plus on a les moyens de se doter d’une médecine de qualité, mieux les gens se nourrissent, plus l’hygiène de vie progresse, plus les gens vivent plus longtemps, et dans des conditions de vie meilleures. Plus la société est riche, plus elle dispose de moyens pour entreprendre des actions qu’elle n’aurait pas pu se payer. Lorsque le réchauffement commencera à faire sentir ses effets, les habitants de la planète disposeront d’un niveau de technologie et de ressources qui leur permettra d’imaginer d’autres solutions que celles auxquelles nous pouvons aujourd’hui penser : des super-barrages permettant de créer de nouveaux polders, par exemple; des modes d’isolation autorisant le développement d’une activité humaine intense dans des zones actuellement inhabitées en raison de leurs excès climatiques; l’émigration, pourquoi pas ?, vers des colonies extra-terrestres, etc...

13 - Cette solution fait confiance à la résilience des sociétés décentralisées fondées sur la liberté des individus. Elle n’est pas intellectuellement satisfaisant car elle ne permet pas de se rassurer en imaginant dès aujourd’hui un avenir tout tracé pour les cent prochaines années. Mais elle n’est pas un abandon aux simples forces du hasard. Elle est la seule qui soit compatible avec l’éthique d’une société d’hommes libres et responsables, fondée sur la capacité de mobilisation maximale des savoirs.

Henri LEPAGE

30 Juin 1998

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