Le 25 avril 2002

 

 

 

Blanchiment et surveillance bancaire : propos incorrects

par Brad Jensen

 
Brad Jensen met en évidence l'ensemble des effets pervers liés aux dispositifs de surveillance et de contrôle dea flux bancaires pour lutter contre la drogue et le terrorisme.

 

 

 

 

DOSSIER

En francçais

En anglais

 

La guerre contre le terrorisme ou les narcotraficants légitime-t-elle les atteintes croissantes portées à la vie privée économique ? Justifie-t-elle qu'au nom d'une surveillance accrue des transactions financières nos gouvernements encouragent la "délation" bancaire ? ou encore qu'ils s'engagent dans une croisade impérialiste visant à éliminer toute "concurrence fiscale" ? C'est ce que conteste Brad Jensen, actuellement directeur-adjoint du Center for Technology Policy, un département spécialisé de la Free Congress Foundation, un think tank américain lié au Parti Républicain.

Bien sûr, Brad Jensen ne conteste pas les objectifs poursuivis, mais seulement les moyens utilisés. S'appuyant sur une analyse des résultats de l'expérience américaine de surveillance bancaire mise en place dès le début des années 1970, il montre que ce type de législation fait finalement plus de mal que le faible avantage que nos sociétés peuvent tirer de leurs contraintes. Ces stratégies posent non seulement de réels problèmes moraux (les atteintes au droit à la vie privée), mais elles sont également inefficaces par rapport aux fins qu'elles poursuivent, et représentent un fardeau supplémentaire pour les activités économiques. Leur seul résultat tangible est d'être une source d'accroissement formidable du pouvoir central des machines étatiques. Est-ce cela qui est recherché ?

Ainsi que le souligne Véronique de Rugy, une ancienne d'IES-Europe, qui travaille aujourd'hui pour le Cato Institute de Washington, "la lutte contre le terrorisme ne doit pas être un prétexte pour détruire la liberté économique".Sa conclusion est que les lois spécifiques contre le blanchîment contribuent en réalité à aggraver le problème. La vraie solution réside dans une gestion plus efficace des appareils de renseignement, l'application stricte et rigoureuse du droit, ainsi que le resserrement des appareils de collaboration entre polices et justices Certainement pas par la multiplication de mesures législatives ad-hoc prises sous la pression des événements. On sait d'expérience où cela risque de mener

Ce texte est la transcription écrite (et traduite en français par François Guillaumat) d'une conférence faite à Paris au mois de juin 2001..

P.D.

****************************************************

 
  Je m'appelle Brad Jensen, je viens de la Free Congress Foundation, think tank de Washington. Je n'y suis que depuis trois mois; auparavant je travaillais pour le Représentant Ron Paul,, député libéral au Congrès, dont j'ai été plus de quatre ans l'assistant juridique pour les affaires bancaires. Il fait partie de la Commission des Banques, et je m'y suis beaucoup occupé de réglementation bancaire.  
 


1 - La réglementation fédérale des banques


Ce qui m'amène ici, c'est qu'il y a trois ans, une proposition de loi a été faite pour les banques, intitulée "Know Your Customer", qui était une tentative pour renforcer les lois contre le "blanchiment". En 1970, Richard Nixon a lancé sa prétendue "guerre contre la drogue", qui faisait un délit fédéral de la possession de certaines substances. Auparavant, ces questions se traitaient au niveau des états fédérés, et il y a beaucoup de gens qui pensent que, étant donné que nous avons aboli la Prohibition sur l'alcool, l'Etat fédéral n'avait pas le Droit de légiférer à ce niveau, et qu'il vaudrait mieux laisser ces questions aux états individuels. Nous avons vu beaucoup de problèmes depuis cette centralisation, car ce qui peut marcher ici ne marche pas là et les problèmes sont différents suivant les endroits. Le problème de la drogue, du blanchiment, de la contrebande sont très importants à Miami. Cependant, les règles dont vous auriez besoin à Miami ne servent à rien dans les états de l'intérieur. Avant 1970, certains Etats avaient imposé des législations contre le blanchiment : il y en avait à New York pour l'activité bancaire spécifique de New York, la Floride en avait d'autres ; ces lois étaient adaptées aux situations particulières, et certains états pensaient qu'ils n'avaient pas besoin de lois du tout.


Les "succès" contre la drogue de la réglementation bancaire


A l'époque, l'argument avancé pour imposer le Bank Secrecy Act était, soi-disant, d'éliminer la drogue. On le fait depuis trente ans, et les drogues représentent toujours le même problème aux Etats-Unis. Quiconque veut se procurer de la drogue peut le faire. Le pourcentage des gens qui ont chez nous un sérieux problème de drogue est de 1,3 %. En 1970, il était de 1,3 %. Et à la fin du XIXème siècle, quand il n'existait aucune loi contre les drogues, il était encore une fois de 1,3 %. De sorte que l'idée suivant laquelle cette approche législative et réglementaire protégerait les gens contre la drogue n'est guère prouvée sur une période de cent ans.


C'est ma thèse personnelle que ce genre d'approche, en fait, ne marche pas. Un des arguments pour le Bank Secrecy Act des années 1970 était aussi que les Américains allaient mettre leur argent en Suisse et cacher qu'ils possédaient de l'or. Cela paraît fou aujourd'hui, mais il faut rappeler qu'alors, les hommes de l'Etat, pour camoufler les effets de leurs politiques d'inflation, interdisaient aux particuliers de détenir de l'or aux Etats-Unis. C'était une forme de contrôle des changes, de planification centrale de la monnaie. Quelques années plus tard, les taux de changes fixes ont disparu, il n'y avait plus de prétexte et en 1976, on a de nouveau autorisé les Américains à détenir de l'or.


On se servait déjà à l'époque, pour justifier cette loi, des arguments mêmes qu'on emploie aujourd'hui pour réclamer qu'on la renforce. En 1970, le Bank Secrecy Act exigeait des banques qu'elles conservent des photocopies des chèques, de manière à pouvoir retrouver les transactions. La California's Bankers' Association avait protesté contre cette loi, parce que la constitution des Etats-Unis protège la vie privée, et qu'elle interdit d'exproprier sans garantie judiciaire, ce que fait une réglementation aussi contraignante. Le Bank Secrecy Act exigeait que l'on surveille tous les Américains, tout le temps : ce qui pouvait bien correspondre à ce que la Constitution appelle unreasonable searches and seizures [des "fouilles et saisies excessives"]. La majorité de la Cour suprême a décidé que des tiers avaient le "droit" de conserver des dossiers sur vous, même si c'était pour obéir aux hommes de l'Etat. Elle interdisait donc aux particuliers de disposer de l'information les concernant détenue par les tiers.

2 - Le secret bancaire contre la criminalité d'Etat


C'est pourquoi certains Américains ont décidé de mettre leurs économies dans des pays où l'on respectait encore la vie privée écomomique. Le secret bancaire avait été une protection importante pour les individus, contre les hommes de l'Etat : beaucoup de familles juives contre le gouvernement national socialiste hitlérien. Les familles juives qui avaient mis leur argent en Suisse pour le faire échapper aux confiscations des hommes de l'Etat nazi ont pu s'en servir pour se sauver avec leurs enfants. Les propositions actuelles mettent en péril cette protection. La plupart des Etats ne persécutent pas trop leurs sujets, du moins pas tout le temps, mais il y en a pas mal qui le font à chaque instant. Il y a des dictatures brutales dans le monde, et il faut permettre aux gens de leur échapper.


Les détournements personnels


Lorsque les intentions des hommes de l'Etat ne sont pas trop malveillantes, le simple fait qu'ils possèdent l'information est quand même source de problèmes. En effet, la moitié des vols de données commises dans les comptes - informations personnelles, numéro de carte de crédit- ne viennent pas des hackers qui entrent dans les systèmes informatiques, mais des employés qui ont accès à l'information et qui en abusent. Et cela se passe avec les fonctionnaires aussi bien qu'avec des employés privés. La bureaucratie du Treasury Department chargée des délits financiers a elle-même connu ce genre de problème. Leurs propres employés se sont servis dans la base de données. Un fonctionnaire s'est servi de données concernant la mère de sa petite amie. Violation, donc, des promesses de protection des données par ailleurs faites par les hommes de l'Etat. Un autre a laissé son ordinateur sans surveillance, et un tiers non autorisé s'est emparé des données. Le danger n'est donc pas seulement celui d'un abus étatique, mais en outre celui de l'indélicatesse des employés. (1)


Le progrès technique multiplie les risques d'abus


Une autre question se pose lorsque les hommes de l'Etat partagent l'accès à l'information avec d'autres. Une des propositions faites par l'OCDE et la Financial Action Task Force soi-disant pour assurer la "transparence", lutter contre le "blanchiment", et surtout entraver la concurrence prétendument "nocive" entre les places financières, est de permettre aux fonctionnaires de s'échanger les données financières confidentielles qu'ils possèdent sur les particuliers. L'effet - le but - de ces propositions est de supprimer toute protection que les particuliers pourraient avoir contre les excès de leurs hommes de l'Etat, et contre les abus des employés. Il faut bien comprendre que c'est à une forme de protectionnisme que nous avons affaire : certains hommes de l'Etat font des choses que leurs sujets n'apprécient pas, et ces sujet-là; lorsqu'ils le peuvent, votent avec leurs pieds en mettant leurs économies à l'abri. C'est bientôt le 200ème anniversaire de Frédéric Bastiat bastiat.org/fr, et c'est plutôt amusant qu'une organisation installée à Paris se mette aujourd'hui au service de ceux dont Bastiat se moquait dans sa Pétition des fabricants de chandelles , où ceux-ci étaient censés se plaindre de la "concurrence déloyale" du soleil, et prétendre que l'industrie s'en porterait mieux si on interdisait à tout le monde se s'éclairer et de se chauffer grâce à lui.


Il est certain que certains profiteraient des propositions de l'OCDE, qui s'en prend à des cibles très particulières, mais il est non moins certain que la prospérité générale en serait atteinte. Le Bank Secrecy Act et les lois sur le "blanchiment" telles qu'on les applique aujourd'hui, ne permettent pas seulement aux hommes de l'Etat de connaître les comptes de tel ou tel, pour telle affaire spécifique : elle leur permet d'accumuler des informations sur tout le monde et tout le temps.

3 - L'information nécessaire aux enquêtes pénales


La plupart des gens, à juste titre, s'insurgent de ce que l'on surveille automatiquement nos transactions. Si personne ne s'oppose à ce que les hommes le l'Etat puissent obtenir des informations sur les suspects ( exemple d'un policier qui soupçonne tel ou tel individu peut aller trouver ledit Juge, et obtenir de lui le document - commission rogatoire, etc. - qui permettra d'obtenir les renseignements confidentiels), nous n'acceptons pas que le même policier espionne tout le monde tout le temps. Ce que le Bank Secrecy Act a fait, c'est de demander aux banquiers d'espionner tous leurs clients pour le compte des hommes de l'Etat. Il faut rappeler que certains membres de la Cour suprême, appelée à le juger, s'étaient opposés à ce que les hommes de l'Etat instituent un Etat policier, pouvant tout savoir des transactions financières entre particuliers, et avaient affirmé qu'ils ne devait avoir accès qu'aux documents qu'ils demanderaient, pour des affaires spécifiques, sous le contrôle du Juge, et ne pas accumuler des informations sur tout le monde et tout le temps. On leur avait répondu que ces informations étaient "trop utile" pour repérer les criminels.


Jouer les mouchards forcés nuit à l'industrie bancaire


Ce que l'OCDE propose aujourd'hui ressemble tout à fait à ce que les Européens, qui l'approuvent, critiquent en même temps dans le programme Echelon d'espionnage électronique universel. C'est seulement pire parce que les hommes de l'Etat ne sont pas les seuls à espionner : ils ont effectivement recruté les guichetiers et les cadres des banques pour jouer à leur place les policiers auxiliaires. Or, il ne faut pas oublier que l'industrie bancaire, a fortiori dans un système à couverture partielle, repose sur la confiance. Si vous avez des politiques qui minent cette confiance, c'est une menace sérieuse pour la sûreté et la solidité du système financier : elles voudraient tenir à l'écart du système bancaire certains fonds indésirables mais ce faisant, elles font plus de mal que le faible avantage que l'on tire de ces contraintes.

4 - Ces réglementations ne marchent pas


Il faut bien comprendre pourquoi : les malfaiteurs sont parfaitement au courant des lois destinées à les repérer, et font ce qu'il faut pour ne pas attirer l'attention. Par exemple, il y a une disposition qui s'appelle Currency Transaction Report. Elle oblige à rapporter toute opération en liquide dépassant 10 000 $. La plupart des gens n'ont pas de bonnes raisons de déposer ou de retirer autant d'argent à la fois, mais les malfaiteurs s'arrangent tout simplement pour rester en-deçà de cette limite quand ils ont des rapports avec les banques. Les trafiquants de drogue vont multiplier les dépôts 5 000 par ci, 8 000 par là, et les comptes, et le tour est joué.


Les hommes de l'Etat l
e savent


Nous avons découvert que le Justice Department avait fait une étude sur ce Currency Transaction Report. Sur une période de dix ans, de 1986 à 1996, moins de 0,001 % des formules ont servi à initier une poursuite et une condamnation. Ce qui veut dire que 99, 999 % des formules que remplissent les banques sur leurs clients portaient sur les transactions légales de citoyens respectueux de la loi. Rappelez-vous que le prétexte pour imposer cette loi était son "niveau élevé d'intérêt" pour la justice. Depuis 30 ans que cette loi est imposée avec son 0,001 % de succès, nous pouvons mettre en doute cet "intérêt élevé", et affirmer qu'au contraire elle fait plus de mal en détruisant la confiance du public que de bien en permettant d'attraper des délinquants . (2)


On ne change pas une politique qui échoue


Les hommes de l'Etat, voyant ces résultats disent : "fort bien, le Currency Transaction Report ne marche pas, mais nous n'allons pas supprimer ces exigences, nous allons en ajouter de nouvelles. Et d'imposer ce qu'on appelle un Suspicious Activities Report, exigeant des banques qu'elles fassent un rapport pour toute transaction de plus de 500 $ et dans tous les cas de ce qu'ils appellent une "activité suspecte". Alors mettez-vous à la place du banquier : si quelqu'un arrive avec 10 000 $ en liquide, vous savez que cela exige un Currency Transaction Report. Vous remplissez votre fiche, vous l'envoyez et c'est fini. Mais quand une transaction est-elle "suspecte" ? Quand le client ne porte pas de cravate, quand il est noir, etc ? A quoi reconnaît-on l'auteur d'un chèque sans provision ? Un trafiquant de drogue ? Est-il celui qui portera un badge d'entreprise marqué Drug Dealers "R" Us ? Depuis 1986, donc, les banques passent leur temps à faire ces rapports, ce qui ne permet pas d'attraper les trafiquants de drogue, que l'on trouve dans la rue, et qui vendent, comme avant. Ca ne marche pas.


Ce qui n'empêche pas les policiers et autres organismes réglementaires - le FBI, le Federal Reserve - de passer au crible les "résultats" en la matière des cadres et les caissiers des banques. Et s'ils trouvent que vous avez rempli moins de rapports que les autres, ils vous trouveront suspect… au point de vous faire payer des amendes à vous. De sorte que les banquiers, pour avoir la paix, passent leur temps à dénoncer leurs clients, et que la police est submergée. Et celle-ci, bien entendu, le sait, ce qui fait qu'elle n'agit pas sur la foi de ces dénonciations.


Donc depuis trente ans, les banquiers continuent de faire des rapports sur les opérations en liquide, et tous les trafiquants de drogue savent comment ne pas se faire repérer par ce procédé-là, donc le Currency Transaction Report ne marche pas, mais représente toujours le même fardeau réglementaire. Et ces charges s'ajoutent aux charges des banques, qui sont en concurrence avec d'autres organismes financiers, aux Etats-Unis et à l'étranger. En imposant le Suspicious Activities Report, on ajoute à cela un fardeau encore plus lourd, parce que ces dénonciations, on les fait presque tout le temps.


Voilà : trente ans de Currency Transactions Reports, quinze de Suspicious Activities Reports, quantités de paperasses, et qui n'attrapent presque quasiment jamais personne pour blanchiment - les seuls à se faire prendre sont les petits trafiquants, trop bêtes pour apprendre à contourner ces contraintes connues de tous ; les gros paient très cher des avocats et des comptables pour le leur permettre.

5 - La dernière invention : ficher les clients par comportement-type


Alors "ils" ont décidé de clarifier la notion d'"activité suspecte" et, il y a trois ans, décidé que les banquiers devraient "connaître leurs clients". Ce qui veut dire, essentiellement, accumuler des informations personnelles sur leur compte, en leur faisant remplir des masses de formulaires. Or, les petites banques les connaissent déjà, leurs clients ; et toute cette paperasse représente proportionnellement un fardeau beaucoup plus lourd pour les petites institutions financières - pour sa part une grande entreprise, a fortiori sur Internet, ne peut pas faire autrement pour "connaître ses clients". L'effet net de tout cela, est que les petites institutions, qui n'ont jamais eu de problème de blanchiment, sont discriminées dans la concurrence et qu'à la marge, certaines ferment. Les grandes banques, où le problème existe, reçoivent leurs clients.


A la Bank of New York, il y a plus de transactions en un jour qu'en un an dans toutes les Community Banks et toutes les Credit Unions aux Etats-Unis. Si vous êtes un gros trafiquant de drogue, vous n'irez pas dans la petite banque mais dans la grande. Donc ces lois "contre le blanchiment" sont aussi mal ciblées que possible.


Ce que nous avons constaté aux Etats-Unis c'est que les grandes banques qui ont dû - qui ont pu - se payer des logiciels compliqués pour se conformer à la réglementation, peuvent s'en servir pour créer des "profils" de leur clientèle. Et elles ont bien d'autres activités que la banque : l'assurance, le conseil financier, la banque privée. Et pour tout cela, elles ont des profils. Et c'est ce que veulent les hommes de l'Etat, pour repérer les clients qui s'écartent du comportement "typique" du client moyen.


Lorsqu'on a fait cette proposition il y a trois ans, les Américains étaient indignés, parce qu'ils ne veulent pas que ces institutions en sachent plus sur vous que vous avez choisi de ne leur en dire. Et ils ne veut pas que d'autres branches d'activité reçoivent ces informations - c'est une violation de leur vie privée. Beaucoup sont d'accord pour que leur conseiller financier en sache autant sur eux mais ils veulent pouvoir choisir, pas y être forcés par les hommes de l'Etat. Et c'est pire encore lorsque le banquier ne peut pas vous dire qu'il recueille ces renseignements sur vous et les remet aux hommes de l'Etat. Là encore, l'analogie avec la StaSi est-allemande vient à l'esprit : tout le monde est un mouchard, et personne ne reconnaît en être un.


Ne pas sous-estimer le risque


L'information que recueillent les hommes de l'Etat, on la met dans une base de données, où on la compare avec d'autres bases de données, dans d'autres directions du Treasury Department, aux Douanes, au BATF, à l'IRS, etc. Tous les fichiers sur vous, on les réunit dans une base de données unique - et cela pose de graves problèmes (3). Un hacker peut entrer, s'emparer des données - et nous en avons eu, des hackers, qui s'introduisaient dans les bases de données, aussi bien publiques que privées - et nous avons des hommes de l'Etat qui se sont servis de leurs fichier pour ce que nous considérons aujourd'hui comme des fins très condamnables : exterminer les Juifs est un exemple facile.


Si vous êtes Salman Rushdie, et que vous subissiez les menaces d'un gouvernement, l'anonymat est extrêmement important pour vous. Si vous avez un banquier, vous lui faites confiance pour garder le secret sur votre identité. Mais si ce banquier est forcé de livrer cette information, et si ces données sont transmises à nombre d'autres bases de données, on en perd le contrôle. Et votre droit de conserver une vie privée est compromis, et vous pouvez être la cible d'autres abus. Là encore, on a de nombreux exemples d'hommes de l'Etat employant des fichiers pour commettre des crimes, et de particuliers abusant des données auxquelles ils avaient accès

.
Il y a eu un cas en Californie où un employé, chargé de collecter des informations pour le compte de l'Etat, les vendait aussi à des particuliers pour leur permettre de se livrer à des usurpations d'identité : on recueille toutes sortes d'informations sur quelqu'un, y compris son numéro de carte de crédit, puis on se fait passer pour lui afin d'obtenir des crédits bancaires, y compris à ses dépens. On a des exemples aux Etats-Unis d'individus qui se sont acheté une maison, laissant à l'autre - leur victime - le soin de payer l'emprunt. L'échange de données, et la perte de contrôle qu'il implique, est un grave sujet de préoccupation.


Auparavant, quand vous aviez des petites banques où tout le monde connaissait tout le monde, ce n'était pas tellement un problème. Maintenant que nous vivons à l'ère électronique, avec l'e-commerce et l'économie globale, les risques sont très élevés. On peut transmettre incomparablement plus de données en très peu de temps. Aussi, les possibilités d'abus sont multipliées, et la nécessité de protéger nos données est bien plus grande.

6 - Réaction populaire


La réglementation Know Your Customer est en train de subir un retour de bâton aux Etats-Unis. Chez nous, la réglementation est assez expérimentale : on impose certaines règles, puis on attend les réactions, les propositions des banques, ou du public. Ensuite cela devient une loi. Ce qui s'est passé ici, c'est que nous avons alerté le public sur les conséquences d'une telle réglementation. Il ne connaissait pas le Bank Secrecy Act, ni le Currency Transaction Report, le Suspicious Activity Report, nous avons fait en sorte qu'il sache pour Know Your Customer : il a appris qu'on demandait aux banques de définir leur profil, de livrer ce profil aux hommes de l'Etat, leur rapporter tout ce qui s'écarte de ce profil, et déterminer l'origine des fonds pour toute transaction sous peine de passer pour un trafiquant de drogue présumé.


Nous avons dit aux députés, aux sénateurs, que cela ne nous plaisait pas, nous avons envoyé nos commentaires à la Federal Deposit Insurance Corporation, qui fait la réglementation des banques. Le dernier record du nombre des commentaires pour une proposition bancaire - faite par des associations professionnelles, des consommateurs, etc. était de 4 000. Lorsque Know Your Customer est apparue, 300 000 personnes ou plutôt groupes de personnes ont envoyé des commentaires 105 commentaires étaient en faveur et tout le reste disaient "c'est une idée horrible, c'est Big Brother, c'est une charge insupportable, nous n'en voulons pas". La réglementation a été retirée.


Les partisans de Know Your Customer, soi-disant pour attraper les trafiquants de drogue, sont revenus à la charge en essayant de faire passer ça comme une loi au Congrès. Ils ont dit : "on va réserver ça aux transactions internationales, la plupart des gens ne se sentiront pas concernés". Nous avons formé de nouveau une coalition d'organisations favorables au respect de la vie privée et soucieuses d'alléger le fardeau réglementaire, et nous avons rappelé qu'une fois que les banques auraient les logiciels et les procédures pour surveiller les transactions internationales, rien ne serait plus facile que d'étendre la contrainte à tous les clients des banques, à qui ça ne coûterait pas beaucoup plus. Nous avons donc aussi tué ce projet en Commission des banques.


Contourner la démocratie par les conventions internationales


Alors les socialistes se sont dits : "le peuple n'en veut pas, nous ne pouvons pas l'obtenir par la réglementation, nous ne pouvons pas l'obtenir par la loi, essayons d'en faire l'objet de conventions internationales que nous serons 'forcés' d'appliquer chez nous", sous peine de passer pour des unilatéralistes.

D'où cette proposition de la Financial Action Task Force , et de l'OCDE , l'une et l'autre installées à Paris et non à Washington, pour imposer Know Your Customer, toujours soi-disant pour attraper les trafiquants de drogue - avec le succès qu'on a connu aux réglementations précédentes.


Alors les Américains vont avoir une raison de plus de s'opposer à cette réglementation, puisqu'il s'agit désormais de contourner le contrôle démocratique aux Etats-Unis. C'est pourquoi je suis à Paris, pour empêcher à nouveau qu'on nous impose cette réglementation.

7 - Qui est "suspect" ?


Il est important de savoir ce que les réglementateurs considèrent comme "suspect". David Call, Professeur de Droit à Georgetown University, a fait une étude à partir des documents douaniers, aux aéroports, pour définir le profil des gens "suspects" de transporter de la drogue.


On voit que cela s'applique pratiquement à tout le monde : un critère du suspect est qu'il a acheté un billet d'avion aller-retour ; mais un autre critère est aussi qu'il a acheté un aller simple. On est suspect si on s'installe au fond de l'avion, au milieu de l'avion ou à l'avant de l'avion. Si on est venu dans une voiture privée ou en taxi, ou par le métro, ou en voiture avec chauffeur, ou avec l'autobus. Si vous marchez lentement, ou si vous marchez vite. Si vous parlez aux hôtesses, ou si vous restez dans votre coin.


Chacun de ces critères a eu, successivement bien sûr, son heure de gloire. D'autres critères sont plus ciblés. Un critère par exemple était d'être une femme noire. Un autre était d'être d'origine hispanique.


Pour ce qui est des banques, on a davantage confiance en celui qu'on connaît, celui qui parle aux employés, que tout le monde connaît à la banque, qu'en celui qui a des rapports plus impersonnels et formels. Le petit déposant, qui a des chances d'être moins bien connu, est discriminé. L'observation des fiches de dénonciation confirme ce soupçon de discrimination contre les pauvres. Si vous êtes le gros trafiquant de drogue, vous n'êtes pas pauvre mais riche.


D'autres parties de la population utilisent l'argent liquide plus que les autres. Les gens d'Amérique centrale, qui n'avaient pas confiance dans les banques dans leur pays d'origine, gardent leurs habitudes. Si un honnête Salvadorien veut acheter une maison, ils fera le premier paiement en liquide. Il ne fait aucun doute que l'employé de la banque, pour se couvrir, devra le dénoncer systématiquement.

8 - Implications internationales


Que se passera-t-il si ce genre de soupçon s'internationalise ? Certains pays n'infligent pas d'impôts aux revenus de l'épargne, ce qui est une bonne chose à mon avis : c'est une conduite économique responsable, qu'il ne faut pas décourager - de même qu'il ne faut pas subventionner le parasitisme social. Or, justement, l'effet des contraintes imposées aux banques pour "lutter contre la drogue" est de décourager l'épargne et son investissement productif.


Y a-t-il vraiment quelqu'un aux Etats-Unis qui pense que ces lois sur le blanchiment nous ont désormais débarrassés du fléau des drogues ? Que cela en fait un modèle pour le monde entier ? Que cela vaut les pertes qu'elles infligeraient aux épargnants ?


Il y a des gens, dont nous sommes, qui pensent que cela instituerait une discrimination raciale. Si vous êtes colombien, et que vous vouliez envoyer de l'argent à votre vieille mère, je devrai en tant qu'employé de banque vous dénoncer comme "trafiquant de drogue" parce que tous les Colombiens sont toujours suspects. Pourquoi envoyer de l'argent en Colombie, sinon en échange de drogue ?


Les "comptes en Suisse" des hommes de l'Etat


Un autre argument est qu'il faut lutter contre la corruption en empêchant les hommes de l'Etat étranger de placer leur argent volé. La réponse est bien entendu qu'il faut réduire la taille de l'Etat pour qu'il y ait moins d'argent à voler, et qu'en outre, plus ils pourront en savoir sur leurs sujets, et plus facile sera pour eux l'extorsion de fonds - et pas seulement légale.


Ainsi, on nous raconte qu'il faudrait plus de "transparence", que plus de gens en sachant davantage sur plus de gens, pour empêcher le trafic de drogue et la corruption, alors que c'est la destruction de la propriété des épargnants qui développe la corruption. Et qu'à partir du moment où les informations confisquées s'échangent sans limites, la possibilité de fraude devient considérable.


Abacha, le dictateur nigérian, avait volé à son peuple des sommes considérables, et on a dit : "haha ! Il a un compte en Suisse, c'est là qu'est l'argent. Les comptes en Suisse c'est mal, le secret bancaire c'est mal, c'est bien la preuve qu'il faut plus de transparence, supprimer le secret bancaire, parce qu'il protège les dictateurs et pas du tout les gens normaux".


Alors les Suisses ont fait une enquête, pour aider les Nigérians à retrouver l'argent volé. Ce qu'ils ont découvert, c'est que la moitié de l'argent trouvé en Suisse venait de Londres. Un autre tiers venait de New York. Rappelez-vous que ce qu'on nous propose, c'est de généraliser les lois sur le blanchiment qui ont si bien marché… aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne - de même qu'il s'agit de donner plus de pouvoir aux hommes de l'Etat pour nous protéger contre les extorsions des hommes de l'Etat. J'en suis encore à tenter de comprendre ce genre de raisonnements.


Il y a bien des gens qui se servent du système financier à des fins déshonnêtes. Des criminels, des voleurs, des assassins : blanchir le produit de vols, de kidnappings, de trafics. A la Bank of New York nous avons eu un scandale lié à la corruption en Russie. Eh bien il n'y avait eu aucun Suspicious Activity Report avant qu'on ait dit à la banque qu'il y avait une enquête. Parce qu'il y avait collusion entre le caissier et le délinquant.


Enquête réelle sur un vrai crime


Comment ces enquêtes commencent-elles aux Etats-Unis ? C'est une bonne question. Il y a eu un kidnapping à Londres, et les enquêteurs ont retrouvé une partie de la rançon à New York. Et de demander la coopération des autorités américaines - ce qui, encore une fois, est normal puisque là, à la différence des lois de dénonciation que nous combattons, il y avait une vraie raison de soupçonner quelqu'un ; les banques n'ont pas plus à fabriquer des profils sur votre compte que votre boucher, ou votre coiffeur, ou votre électricien. Imaginer qu'on leur demande si vous achetez trop de nourriture, trop de postes de télévision, etc.


Revenons à notre kidnapping : les autorités américaines ne se sont mises à coopérer avec les enquêteurs britanniques que six mois après en avoir reçu la demande. Vous avez là l'exemple d'un vrai crime, de vrais suspects, d'une enquête policière sérieuse, et des autorités américaines qui, au lieu d'aller chercher dans leur base de données d'origine bancaire au Michigan, ne font rien pendant six mois, donnant aux criminels le temps de brouiller leurs traces. Au moment même où les hommes de l'Etat réclamaient auprès du Congrès de nouvelles lois de fichage et de dénonciation pour les clients des banques, ils montraient qu'en réalité ils se moquaient complètement, et de se servir de ces données pour attraper de vrais criminels et même de les attraper, ces vrais criminels.


Il y avait alors 13 millions de dénonciations enregistrées comme Currency Transaction Reports et bien sûr, à 99,99 % contre des gens honnêtes. Au lieu de faire une vraie enquête contre un vrai criminel, ils dépensaient temps et argent pour obtenir du Congrès qu'il les laisse engranger toujours plus d'informations sur nous.


Nous savons que ces lois ne marchent pas. Nous savons que les gens qu'elles prétendent viser sont les mieux informés pour se soustraire à leurs conséquences. Quoique l'on puisse penser de la drogue - personnellement je n'ai jamais fumé de marijuana ni usé d'aucune autre drogue illégale, et pour des raisons de principe, pas parce que c'était contraire à la loi - nous nous opposons à un Etat policier, à une situation où les hommes de l'Etat espionnent toutes nos transactions financières. Nous sommes scandalisés qu'on recrute comme mouchards les caissiers des banques. Nous sommes effrayés par la direction que prennent ces propositions. Tout le monde est d'accord pour dire que les obligations n'ont pas marché, et eux prétendent que c'est parce qu'on n'en aurait pas assez fait.


La loi des suspects


Un caissier n'a aucun moyen, si l'opération est la même, de vous distinguer disons d'un kidnappeur venu déposer l'argent de sa rançon. Seul diffère ce que l'un et l'autre ont dans la tête. Faire des lois sur le "blanchiment d'argent", c'est donc supposer qu'on pourrait "forcer" les banquiers à lire ce que leurs clients ont dans la tête.


Comme s'ils n'avaient pas assez compromis la confiance entre les professionnels et leurs clients, ce qu'ils proposent maintenant, c'est de forcer les conseillers fiscaux et juridiques à faire des rapports comparables. Je trouve ça scandaleux. C'est une attaque contre ces professions, mais aussi contre les principes fondamentaux du capitalisme, où les relations doivent être volontaires et fondées sur la confiance.


Etendre à d'autres professions le principe du mouchardage imposé aux banques ne marcherait probablement pas plus que les lois existantes. C'est pourquoi ils proposeront ensuite de transformer les employés de banque eux-mêmes en enquêteurs pour le compte de la police. J'emprunte cette analogie à la Texas Bankers' Association, qui disait que, pour échapper aux punitions des hommes de l'Etat, ses membres seraient forcés de se transformer eux-mêmes en détectives privés, ou embaucher des détectives privés qui devraient aller au Mexique pour découvrir l'origine réelle des fonds que leurs clients leur confieraient. Ce qui annulerait pour eux tous les avantages de la liberté de circulation obtenue grâce à l'ALENA. Ce serait l'équivalent d'un retour au contrôle des changes, et cela chasserait leur clientèle vers d'autres pays.

9 - Le nouveau colonialisme fiscal


Il y a d'autres pays, les îles Cayman, la Barbade, Malte, qui n'ont pas certaines des réglementations que nous avons aux Etats-Unis. Il y en a bien d'autres, des réglementations stupides sur les banques chez nous, qui cherchent à faire de l'ingénierie sociale à travers les banques, notamment en matière de race, ce qui coûte extrêmement cher et ne marche pas vraiment. Les investisseurs, pour leur part, mettent leur argent là où ça rapporte le plus. Si vous ne rapportez pas assez, vous perdez leur clientèle et vous fermez.


Alors toutes les nuits, des grandes institutions financières disposant de grands ordinateurs envoient l'argent de leurs déposants des Etats-Unis, où il est mal rémunéré, vers des comptes à l'étranger où, comme on n'a pas toutes ces lois stupides, il l'est convenablement ; et tous les jours, ils le rapatrient, pour avoir le revenu d'intérêt plus élevé pendant la nuit aux Etats-Unis. C'est une bonne idée, de mettre son argent là où cela rapporte le plus. C'est pourquoi les hommes de l'Etat américain, britannique et français, appellent cela une "concurrence fiscale nocive", qu'il faudrait écraser parce qu'elle "détournerait" l'activité financière.


La technique change si rapidement que nous allons devoir faire un choix : ou bien les particuliers auront accès à de puissants moyens de codage , et autres manières de se protéger contre les espions, et les hommes de l'Etat ne sauront sur eux que ce qu'ils veulent bien leur dire, ou alors cette même technique va permettre aux hommes de l'Etat de tout savoir tout le temps sur tout le monde. Il va falloir choisir, et moi je souhaite conserver le contrôle sur ma propre existence.


NOTES


1 -Le rapport initial de l'OCDE sur la question, Harmful Tax Competition: An Emerging Global Issue , publié en 1998, esquisse la rationalisation théorique contre la concurrence fiscale. Une seconde étude de l'OCDE, Toward Global Tax Co-operation Progress in Identifying and Eliminating Harmful Tax Practices , publiée en 2000, identifie les prétendus paradis fiscaux et décrit le protectionnisme fincancier auquel ces pays seraient soumis.


2 - En vertu du Bank Secrecy Act, aux Etats-Unis 85 % des banques pratiquent une forme ou une autre de "profilage", envoyant des dénonciations (Suspicious Activity Reports) à des agences telles que le FBI, les services secrets et les Douanes. Tous les procureuurs aux Etats-Unis et 59 agences policières peuvent consulter la base de donées des Suspicious Activities Reports sans même avoir d'indice probant. Or, aucune d'entre elles n'a repéré les 100 000 dollars reçus par Mohammed Atta plusieurs semaines avant le 11 septembre, en dépit du fait que la transaction figurait dans la base de données et que le nom d'Atta se trouvait sur la liste des "terropristes les plus recherchés" du FBI.


Le chef des conseillers économiques du président Clinton, Larry Lindsey, rapportait qu'entre 1987 et 1995, les banques avaient dénoncé 77 millions de transactions à la base de données des Suspicious Activities Reports. Elles n'ont donné lieu qu'à 3 000 enquêtes de "blanchiment", qui n'ont donné que 580 condamnations. Ce qui fait une condamnation pour 133 000 transactions. Ces chiffres prouvent suffisamment que les policiers sont débordés par la masse des données qu'ils sont censés traiter, et qu'ils ne voient pas ce qu'ils devraient voir.


Cf. Véronique de Rugy : "Sam Spys: The case against watching everyone"


3 - Cf. Jim Harper," Privacilla.org Reveals Government Information-Sharing Practices, Government Exchange and Merger of Citizens' Personal Data Called "Systematic and Routine," March 12, 2001,