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"Les
taux de change entre les devises étant dérégulés,
le dollar peut être plus cher à Tokyo qu'à
New York. Par ailleurs, la circulation des capitaux étant
libre, un spéculateur peut en profiter pour acheter de grosses
quantités de dollars aux Etats Unis et les revendre plus
cher au Japon. Enfin, grâce aux moyens informatiques, il peut
recommencer cette opération plusieurs centaines de fois dans
une même journée et dégager d'énormes
bénéfices."
Voilà
ce que dit un tract signé par le Comité ATTAC Paris
Centre et ATTAC siège pour justifier la mise en place de
la taxe Tobin. De tels "exemples" doivent être convaincants
puisqu'une majorité de députés français
est favorable à l'initiative d'ATTAC.
Pourtant,
ils ne correspondent en rien à la réalité.
Voici pourquoi : le marché des changes est formé par
des centaines ou des milliers de "traders" (ou cambistes) travaillant
dans la plupart des grandes places financières et regroupés
dans des "salles de marché" appartenant souvent à
des banques. Ces traders exécutent les ordres venant
d'entreprises qui, à la suite d'opérations industrielles
ou commerciales, doivent acheter ou vendre des devises. Ils opèrent
également avec les traders d'autres institutions financières
par téléphone ou liaisons informatiques afin d'ajuster
leurs positions. En effet, lorsqu'un cambiste estime, par exemple,
détenir un excédant des livres, il doit le vendre.
Pour cela il appelle un trader dans une autre institution et lui
demande une cotation. La contrepartie sollicitée répond
toujours (sous peine, si elle ne le fait pas, de se voir exclue
du marché) en indiquant deux nombres. L'un correspondant
au cours auquel elle achète des livres et l'autre à
celui auquel elle les vend (contre dollars). Fort de ces informations,
le premier cambiste peut décider d'acheter ou de vendre des
livres à la contrepartie (qui ne peut refuser la transaction
sous peine, là encore, de se voir exclue du marché).
Deux jours ouvrables plus tard notre cambiste disposera des livres
achetées dans son compte dans une banque britannique et aura
transféré des dollars vers le compte que la contrepartie
lui aura désigné dans une banque américaine.
Pour
un opérateur, le grand avantage du marché des changes
interbancaire que je viens de décrire est sa liquidité.
Elle permet l'achat ou la vente de montants pouvant aller jusqu'à
des centaines de millions de dollars en quelques minutes et à
un coût minime. Ce coût apparaît dans la différence
entre les prix d'achat et de vente qui sont c™tés (quelques
dix millièmes du cours !). Le désavantage lié
à cette liquidité est l'obligation dans laquelle se
trouve tout opérateur d'exécuter des opérations
même lorsqu'il n'a pas envie de modifier les montants de devises
qu'il détient (les "positions" mentionnées plus haut)
ou qu'il ne possède pas les devises qu'il doit livrer. Dans
un cas comme dans l'autre il est obligé, une fois effectuée
une opération, de se tourner vers le marché pour effectuer
l'opération inverse (vendre ce qu'il a acheté et acheter
ce qu'il a vendu). Mais, en général, la contrepartie
qu'il trouve a le même problème que lui. Elle doit
à son tour "ajuster ses positions". Une cascade d'opérations
a ainsi lieu jusqu'à ce que finalement un opérateur
soit satisfait de ses nouvelles positions.
Comment gagner de l'argent sur le marché
des changes ?
Acheter
des dollars à New York pour les revendre plus cher à
Tokyo était possible dans les années 1920 lorsqu'il
fallait un quart d'heure ou plus pour obtenir une ligne téléphonique
entre les deux capitales. Aujourd'hui une telle opération
d'arbitrage (et non de spéculation) est rigoureusement impossible
tant l'information circule rapidement. Il reste la véritable
spéculation. Acheter une devise en espérant qu'elle
va s'apprécier. Mais ne perdons pas de vue que si la devise
s'apprécie effectivement, la contrepartie qui l'aura vendue
essuiera, elle, une perte.
Apprenons
donc aux ignares d'ATTAC que l'opération qu'il décrivent
dans leur tract ne ressemble en rien à ce qui se passe dans
la réalité où il est impossible de gagner systématiquement
de l'argent sur le marché des changes. D'ailleurs, s'il était
possible à une banque de gagner autant d'argent en spéculant,
pourquoi ATTAC et ses experts financiers n'en créeraient-ils
pas une, ses énormes bénéfices pouvant être
donnée aux pays pauvres que cette association voudrait aider ?
Une
taxe Tobin de 0,1% (taux que propose ATTAC) ne peut donc décourager
une "spéculation" qui n'existe pas. En revanche, elle enchérirait
considérablement les coûts des opérations de
change, bien réelles, des importateurs et des exportateurs.
D'après la Banque des Règlements Internationaux [3]
le montant quotidien des transactions sur le marché des changes
est de 1.174 milliards de dollars dont 179 milliards pour des opérations
avec le secteur non bancaire. Il semble donc bien que chaque dollar
échangé pour des raisons commerciales entraîne,
en moyenne, entre 6 à 7 échanges de un dollar dont
la finalité est l'ajustement des positions. Si la taxe était
payée à chaque opération la note qui serait
payée par l'opérateur commercial pourrait s'approcher
du total extravagant de 1% de ses transactions. Une bonne manière
de décourager le commerce international ! Remarquons
que si les banques ne réajustaient pas leurs positions afin
de diminuer les taxes, elle prendraient des risques qu'elles devraient
également faire payer à leurs clients industriels
ou commerciaux. Le résultat ne serait probablement pas meilleur
pour les échanges internationaux.
Dans
son tract, ATTAC ajoute d'autres justifications pour l'imposition
d'une taxe Tobin (comme par exemple empêcher la survenue de
crises des changes comme celles de septembre 1992 ou juillet 1993
en Europe ou de l'été 1997 dans le sud-est asiatique).
Elles ne sont pas mieux fondées que celle qui vise à
empêcher la prétendue "spéculation" des banques.
Si
une firme commerciale se rendait coupable de tromperies de la taille
de celles commises par ATTAC elle serait poursuivie en justice.
Pourquoi la publicité mensongère en politique est-elle
tolérée ?
Notes
[1] Article paru dans Les Echos.
[2] Professeur à l'ESSEC
[3] Enquête du mois d'avril 2001.
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