Christopher Westley

 

Arthur Andersen, bouc émissaire...

par Christopher Westley

 

 

 

 

 

Christopher Westley est maître de conférence à Jacksonville State University. Son commentaire a été publié par le Mises Institute, en date du 4 avril 2002. Il est l e co-'auteur d'un papier "Enron: A Study of Excess and Intrigue" qui doit paraître dans le Journal of Financial Decisions.

 

Euro92 a déjà traduit un texte de Christopher Westley : "Marché, agriculture et épidémies".

 

La furie du comptable bafoué fait pâlir les feux de l'enfer ou, du moins, cela semble être l'opinion reçue. Et c'est en tous cas ce qui m'est venu à l'esprit en lisant un article sur le spectacle amusant de quelque 1 000 malheureux employés d'Arthur Andersen envahissant la terrasse extérieure ouest du Capitole pour protester contre l'inculpation de leur entreprise par le Department of Justice (DoJ). Ils voulaient aussi faire comprendre aux fonctionnaires dudit DoJ à quel point le bébé Andersen (ses employés ordinaires) est différent de l'eau du bain Andersen (ceux qui travaillaient pour Enron), de sorte qu'il faudrait prendre garde de les jeter ensemble.

Eh oui : les comptable sont des êtres humains eux aussi, et qui depuis peu sont plutôt malheureux.  Les comptables d'Andersen, non sans raison, pensent qu'on fait d'eux les boucs émissaires d'une bonne partie des péchés non publiés d'Enron, et que les conséquences pourraient en être dévastatrices pour la survie de l'entreprise d'audit. Ce n'est pas une perspective agréable pour les personnes, et pour les familles, dont les moyens d'existence dépendent d'un emploi dans l'entreprise.  Vous aussi pourriez défiler devant le Ministère de la Justice s'il prenait ainsi votre entreprise dans le collimateur.

Ledit Ministère, pour sa part, n'agit pas du tout de bonne foi. Un protagoniste évident de l'affaire Enron est la classe politique elle-même, qui avait ouvert sa bourse collective aux contributions de l'entreprise, pour lui attribuer des avantages qu'elle refusait à ses concurrents. Cela voulait dire torturer la loi (en l'exemptant de sections importantes de l'Investment Company Act, lui fournissant ainsi la base légale pour ses fameuses manipulations financières hors bilan), approuver des prêts bonifiés aux  frais du contribuable (1 milliard de dollars en 1996), et tordre le bras aux gouvernements étrangers pour les forcer à accepter des contrats avec la société (comme l'approbation par l'Inde du projet de la centrale de Dabhol).  Le tableau ci-dessous énumère certains des transferts de richesse réalisés par Enron au cours de son histoire.

Nul besoin d'être Sherlock Holmes pour démasquer le rôle de l'Etat dans le développement intenable d'Enron et sa chute inévitable. Punir Andersen et proclamer ses fautes aux clameurs de leur appareil de propagande est pour les hommes de l'Etat un moyen de détourner l'attention de leur propre complicité. Après tout, n'est-ce pas ce que les bureaucrates du Ministère de la Justice sont payés pour faire ?

Il ne s'agit pas de prétendre qu'Andersen aurait la blancheur du lys dans ses rapports avec Enron. Mais le marché a déjà brutalement infligé à l'entreprise le prix de ses actes, sous la forme de la perte d'au moins 26 gros clients et d'une réputation – à juste titre – ternie. De même que la Securities and Exchange Commission avait eu du retard par rapport au marché pour s'en prendre à Enron, de même c'est bien après la sanction du marché que le Department of Justice se même de punir Andersen.

Le problème est qu'Andersen est bien davantage un symptôme qu'une cause réelle dans cette saga d'Enron. La manière dont les médias la traînent dans la boue rappelle les dénonciations organisées contre les banquiers dans les années 1930s.  C'était déjà une époque où la classe politique s'en prenait aux chefs d'entreprise pour détourner l'attention de sa propre responsabilité dans les entraves mises au redressement économique : en institutionnalisant des politiques qui tentaient d'empêcher la baisse des prix et des salaires, les hommes de l'Etat avaient imposé une situation où les marchés des produits et du travail ne pouvaient jamais s'ajuster.

On avait fait porter le chapeau aux banquiers pour la Grande dépression, essentiellement pour empêcher de voir les effets désastreux aussi bien du New Deal de Roosevelt que du "progressisme salarial" de Hoover.  Dans un certain sens, c'est la même stratégie dont on se sert aujourd'hui contre la profession des comptables, et pour les mêmes raisons.

Non qu'il nous faille verser des larmes de crocodile pour les banquiers de cette époque-là. Ils avaient déjà abandonné une bonne part de leurs responsabilités à la planification fédérale 20 ans auparavant, avec le Federal Reserve Act de 1913 (1913 qui se trouve curieusement être l'année même où Andersen fut fondé).  Les banques avaient confié leurs actifs aux hommes de l'Etat, qui avait monopolisé la tâche de créer de la monnaie pour toutes les banques membres du système de la Réserve Fédérale. Les banquiers en place avaient largement profité de cette plus grande sécurité [à court terme] et de cette moindre concurrence. dans leur activité. L'ayant fait, cependant, ils avaient accru le pouvoir des hommes de l'Etat fédéral, qui allaient en profiter au cours des années suivantes

C'est la même tendance qui s'est développée dans la profession comptable.   L'audit obligatoire imposé par la loi fédérale a conduit cette activité à se développer bien plus qu'elle ne l'aurait fait sur un marché libre. L'effet en a été une relation bien plus étroite entre la profession comptable dans son ensemble et les hommes de l'Etat fédéral. Et maintenant, quoiqu'à une échelle biens moindre que pendant la dépression, la classe politique voudrait contraindre les comptables à assumer la plupart de la culpabilité pour ses funestes politiques, comme elle voulait en rendre les banquiers responsables dans les années 1930. Entre-temps, le scandale sert déjà à justifier qu'on impose à la profession comptable sa version à elle de la loi Glass-Steagall avant les élections de novembre.

La véritable responsabilité de tous ces scandales n'est pas dure à trouver parce qu'on peut ordinairement l'attribuer à la même origine : un Etat fédéral égoïste et confus qui utilise et rejette les groupes d'intérêt pour préserver sa propre place dans la société. Les comptables que l'on bafoue aujourd'hui pourraient préfigurer les médecins, enseignants et professionnels qu'on aura demain rejetés, et pour les mêmes raisons.

Traduction de François Guillaumat