Eh
oui : les comptable sont des êtres humains eux aussi, et qui
depuis peu sont plutôt malheureux. Les comptables d'Andersen,
non sans raison, pensent qu'on fait d'eux les boucs émissaires d'une
bonne partie des péchés non publiés d'Enron, et que les conséquences
pourraient en être dévastatrices pour la survie de l'entreprise
d'audit. Ce n'est pas une perspective agréable pour les personnes,
et pour les familles, dont les moyens d'existence dépendent
d'un emploi dans l'entreprise. Vous aussi pourriez défiler
devant le Ministère de la Justice s'il prenait ainsi votre entreprise
dans le collimateur.
Ledit
Ministère, pour sa part, n'agit pas du tout de bonne foi. Un protagoniste
évident de l'affaire Enron est la classe politique elle-même, qui
avait ouvert sa bourse collective aux contributions de l'entreprise,
pour lui attribuer des avantages qu'elle refusait à ses concurrents.
Cela voulait dire torturer la loi (en l'exemptant de sections importantes
de l'Investment Company Act, lui fournissant ainsi la base
légale pour ses fameuses manipulations financières hors bilan),
approuver des prêts bonifiés aux frais du contribuable
(1 milliard de dollars en 1996), et tordre le bras aux gouvernements
étrangers pour les forcer à accepter des contrats avec la société
(comme l'approbation par l'Inde du projet de la centrale de Dabhol). Le
tableau ci-dessous énumère certains des transferts de richesse réalisés
par Enron au cours de son histoire.
Nul
besoin d'être Sherlock Holmes pour démasquer le rôle de l'Etat dans
le développement intenable d'Enron et sa chute inévitable.
Punir Andersen et proclamer ses fautes aux clameurs de leur
appareil de propagande est pour les hommes de l'Etat un moyen
de détourner l'attention de leur propre complicité. Après tout,
n'est-ce pas ce que les bureaucrates du Ministère de la Justice
sont payés pour faire ?
Il
ne s'agit pas de prétendre qu'Andersen aurait la blancheur du lys
dans ses rapports avec Enron. Mais le marché a déjà brutalement
infligé à l'entreprise le prix de ses actes, sous la forme
de la perte d'au moins 26 gros clients et d'une réputation – à
juste titre – ternie. De même que la Securities and
Exchange Commission avait eu du retard par rapport au marché
pour s'en prendre à Enron, de même c'est bien après la sanction
du marché que le Department of Justice se même de punir
Andersen.
Le
problème est qu'Andersen est bien davantage un symptôme qu'une cause
réelle dans cette saga d'Enron. La manière dont les médias la traînent
dans la boue rappelle les dénonciations organisées contre les banquiers
dans les années 1930s. C'était déjà une époque où la classe
politique s'en prenait aux chefs d'entreprise pour détourner l'attention
de sa propre responsabilité dans les entraves mises au redressement
économique : en institutionnalisant des politiques qui
tentaient d'empêcher la baisse des prix et des salaires, les hommes
de l'Etat avaient imposé une situation où les marchés des produits
et du travail ne pouvaient jamais s'ajuster.
On
avait fait porter le chapeau aux banquiers pour la Grande dépression,
essentiellement pour empêcher de voir les effets désastreux aussi
bien du New Deal de Roosevelt que du "progressisme salarial"
de Hoover. Dans un certain sens, c'est la même stratégie dont
on se sert aujourd'hui contre la profession des comptables, et pour
les mêmes raisons.
Non
qu'il nous faille verser des larmes de crocodile pour les banquiers
de cette époque-là. Ils avaient déjà abandonné une bonne part de
leurs responsabilités à la planification fédérale 20 ans auparavant,
avec le Federal Reserve Act de 1913 (1913 qui se trouve
curieusement être l'année même où Andersen fut fondé). Les
banques avaient confié leurs actifs aux hommes de l'Etat,
qui avait monopolisé la tâche de créer de la monnaie pour
toutes les banques membres du système de la Réserve Fédérale. Les
banquiers en place avaient largement profité de cette plus
grande sécurité [à court terme] et de cette moindre concurrence.
dans leur activité. L'ayant fait, cependant, ils avaient accru le pouvoir
des hommes de l'Etat fédéral, qui allaient en profiter au cours
des années suivantes
C'est
la même tendance qui s'est développée dans la profession comptable.
L'audit obligatoire imposé par la loi fédérale a conduit cette activité
à se développer bien plus qu'elle ne l'aurait fait sur un marché
libre. L'effet en a été une relation bien plus étroite entre la
profession comptable dans son ensemble et les hommes de l'Etat fédéral.
Et maintenant, quoiqu'à une échelle biens moindre que pendant la
dépression, la classe politique voudrait contraindre les comptables
à assumer la plupart de la culpabilité pour ses funestes politiques,
comme elle voulait en rendre les banquiers responsables dans
les années 1930. Entre-temps, le scandale sert déjà à justifier
qu'on impose à la profession comptable sa version à elle de la loi
Glass-Steagall avant les élections de novembre.
La
véritable responsabilité de tous ces scandales n'est pas dure
à trouver parce qu'on peut ordinairement l'attribuer à la même origine :
un Etat fédéral égoïste et confus qui utilise et rejette les groupes
d'intérêt pour préserver sa propre place dans la société. Les comptables
que l'on bafoue aujourd'hui pourraient préfigurer les médecins,
enseignants et professionnels qu'on aura demain rejetés, et pour
les mêmes raisons.
Traduction
de François Guillaumat