Pierre Lemieux

 

Quand Bush s'excite sur Enron...

par Pierre Lemieux

 

 

 

 

Article initialement publié en anglais dans The Gazette de Montréal.

 

 

 

Le 2 décembre dernier, Enron Corp. déposait son bilan à l'issue de ce qui semble être des affaires contestables, et des efforts pour les cacher. Or, la capitalisation boursière de la compagnie représentait 0.2% des seules entreprises cotées à la Bourse de New York, et son endettement n'atteignait pas 0.05% de l'encours du crédit aux Etats-Unis. La chute d'Enron n'aurait donc dû faire que des vaguelettes dans l'économie et le système judiciaire.

Au lieu de cela, des dirigeants d'Enron, présents et passés, se sont vus traînés au banc des accusés par des parlementaires partisans, et cuisinés par des politiciens donneurs de leçons. Richard Burr, Républican de Caroline du nord, proclamait vaillamment : “Au centre de cet effondrement économique, nous trouvons une poignée de terroristes économiques". Le 7 mars, George Bush prétendait que la foi des Américains dans les marchés financiers s'était trouvée ébranlée, pour proposer son "plan en 10 points" afin d'"en revenir aux fondements du capitalisme". Le 14 mars, le Ministère de la justice  des Etats-Unis engageait une procédure pénale contre Arthur Andersen, commissaire aux comptes d'Enron, pour entrave à la justice.

Comment donc le capitalisme du XIXème siècle — qui était bien plus "fondamental" que le nôtre — pouvait-il fonctionner, alors que la loi ne prescrivait aucune norme de publicité des comptes ? Comment les investisseurs pouvaient-ils évaluer les sociétés commerciales ? D'après Jeremy J. Siegel, professeur à Wharton, la réponse est simple : une entreprise faisait savoir que ses bénéfices  étaient réels  en payant des dividendes. Pourquoi ce système de communication ne fonctionne-t-il plus de nos jours ? A cause des distorsions fiscales : les dividendes étant imposés davantage que les gains en capital, les actionnaires préfèrent les seconds. Alors  que le rendement moyen en termes de dividendes était de 5,8% au cours du XIXème siècle, il est aujourd'hui à moins de 2%. Ajoutez à cela que l'imposition des bénéfices encourage l'endettement aux dépens des fonds propres, et vous avez la recette pour le type de débâcle à la Enron.

Il faut en outre mettre en cause le dogme benêt comme quoi plus on révèle d'informations et mieux cela vaudrait. Comme tout ce qui a une valeur, une information supplémentaire se produit, et il n'y a lieu de la produire que si elle vaut davantage qu'il n'en coûte. Notamment  il se pourrait bien que ses destinataires ne tirent aucun parti d'une information en excès. A ses dires, General Electric est prête  à publier un rapport annuel de la taille d'un annuaire téléphonique — or,  rien ne garantit  que les investisseurs liraient un tel pavé.

Comment savons nous si on publie assez d'information ? A cette question-là, il n'existe aucun moyen de répondre a priori, et ce ne sont pas les organismes réglementaires  qui pourraient le savoir. Chaque investisseur en décide pour lui-même, et c'est l'interaction de tous les investisseurs avec les fournisseurs d’information — c'est-à-dire le marché — qui déterminera la "transparence" optimale.

Il n'y a aucune raison pour qu'il existe un seul niveau optimal d'information. Certaines entreprises pourraient préférer, vu leur situation particulière, en cacher davantage et compenser le risque supplémentaire pour les investisseurs par des dividendes plu élevés.  Une telle diversité offrirait aux investisseurs un choix plus étendu, aux sociétés une meilleure flexibilité, et à tous de meilleures chances de trouver les règles les plus efficaces. On n'a aucun besoin de ces normes standardisées qui étouffent la diversité, l'expérimentation et la découverte.

Le Plan Bush prétend que "sans publicité suffisante des comptes, il est impossible aux investisseurs de prendre des décisions d'investissement informées". Ce truisme ne nous dit rien sur ce que lesdits investisseurs estiment "suffisant". Car on ne les voit pas tous, à l'occasion des assemblées générales d'actionnaires, imposer des politiques de publication toujours plus "transparentes" : il faut donc bien que les actionnaires les plus importants pensent que certaines leur coûteraient davantage qu'elles ne valent. Bush prend parti contre ces investisseurs-là, au profit d'autres dont il a l'air de penser qu'ils ne reçoivent pas l'information qu'ils voudraient. Ce n'est là  qu'un illustration de plus du fait que l'Etat non minimal prend  nécessairement parti contre certains de ses sujets [3] .

On peut croire que l'Etat souhaite protéger le petit épargnant. Cependant, il n'existe  aucun principe métaphysique qui exigerait que tous les petits  épargnants prennent des positions sur les marchés financiers ; et s'ils le font, ce ne sera jamais qu'à leurs risques et périls. Et en fait, la plupart d'entre eux le font déjà, par l'intermédiaire de professionnels (dans des fonds communs, des fonds de retraite, auprès des banques, etc.) dont le métier est de gérer le risque et de le diversifier. Paradoxalement, en faisant mine de vouloir "égaliser" les conditions de départ, l'Etat ne fait que créer de fausses attentes chez les petits porteurs, attentes qu'il faudra constamment apaiser par de nouvelles réglementations.

Pour  "responsabiliser" les dirigeants de sociétés,  le plan de George Bush  voudrait que la Securities and Exchanges Commission [4] "interdise d'occuper des postes de cadres ou de dirigeants dans des sociétés de capitaux à ceux qui commettent des fautes sérieuses". "Aujourd'hui, déplore en outre ce document officiel, la SEC doit en demander l’autorisation à la Juridiction pour certains types de cas."

On n'a pas besoin d'un cours sur les "fondements du capitalisme" pour voir que le pouvoir d'interdire à quiconque de devenir cadre ou dirigeant d'une entreprise qui est d'accord pour l'embaucher est complètement antinomique du système de la libre entreprise. Ce qui est encore plus remarquable est que  ce pouvoir étatique-là existe déjà, même si c'est sous une forme contrainte : la Securities and Exchanges Commission  impose déjà  des interdictions d'exercer à vie. Le Wall Street Journal rapporte qu'"au cours de l'année fiscale close le 30 sept [2001], la SEC a imposé de telles interdictions à 33 cadres et dirigeants, en comparaison de seulement 14 l'année précédente." Ce que les statocrates veulent aujourd'hui aux Etats-Unis, c'est de pouvoir imposer ces interdictions à vie sans même passer par le contrôle juridictionnel.

Dans la plupart des cas, les propositions de Bush  ne nécessitent même pas qu'on vote de nouvelles lois. Dans les domaines concernant la publication des comptes, la "transparence" financière, ou encore les règles de la comptabilité et de l'audit, la SEC avait déjà tout pouvoir légal pour intervenir.

En somme, l'hystérie à propos d'Enron n'a qu'une raison d'être : accroître le pouvoir de l'Etat sur des entreprises nominalement privées.

 



[1]   Traduction de "Bush Overreacts to Enron", The Gazette, 16 mars 2002, p. B7.  Le texte original est reproduit à http://www.pierrelemieux.org/artenron.html.

 

[2]   Pierre Lemieux est économiste  et codirecteur du Groupe de Recherche Economie et Liberté à l'Université du Québec à Hull. On peut lui écrire à PL@pierrelemieux.org.

 

[3]   Cf. Anthony de Jasay,  "L'Etat conflictuel",  ch. 2  de L'Etat, Paris,  Belles lettres, 1994.

 

[4] N.D.T.: Qui a servi de