INDUSTRIELLEMENT VOTRE
Grande
première, parait-il ! Une grande entreprise dont l'Etat détient
la majorité des parts, vient de se livrer à une opération de vérité.
Ah,
direz-vous, ses dirigeants viennent de reconnaître que leur politique
industrielle, donc leur stratégie, étaient monstrueusement inadéquates
et qu'ils remettent leur démission à leur conseil d'administration
après avoir établi publiquement le prix à payer pour l'ensemble
des erreurs commises ces dernières années.
Rassurez-vous
! Nous ne sommes pas aux Etats-Unis où les sièges des dirigeants
sont généralement éjectables même si les conspirations du silence,
là comme ailleurs, permettent à des manipulateurs de haut-vol
de se livrer à d'hasardeuses opérations.
Non,
une conjoncture défavorable, l'après "11 septembre",
des insuffisances techno-logiques et, bien évidemment, la gourmandise
excessive des Etats ont conduit l'univers des Télécommunications
à vivre des moments difficiles. D'ailleurs, les résultats de l'année
ne sont-ils pas là pour prouver, sans possibilité de la moindre
contestation, que la politique et la stratégie définies et mises
en œuvre sont conquérantes et opportunes ?
Evidemment,
ci et là, des voix discordantes se font entendre (Elie COHEN sur
LCI, par exemple, commentant l'annonce de "l'opéra-tion vérité"
et ajoutant au passage, que ce ne serait probablement pas la dernière..).
Mais la réponse est toute trouvée ; "... ceux-là mêmes qui
nous critiquent, nous auraient critiqués bien plus encore si nous
nous étions abstenus..."
Il
y a quelques mois, nous nous étions déjà penchés sur les mésaventures
de France télécom et nous avions tenté de chercher à comprendre
le comportement de cette entreprise, ses objectifs et la justification
de leur choix.
Comme
à notre habitude, nous avions commencé par poser, nous poser,
la question de "l'à quoi çà sert ?" au moment où les
entreprises dirigées par MM. M. BOUYGUES et G. MESTRALLET avaient
décidé de s'abstenir. Certes, en l'occurrence, ces derniers choix
s'inscrivaient dans une politique d'acquisitions tous azimuts,
souvent à des prix pharamineux accompagnés de conditions parfois
stupéfiantes. Quant à la politique initiale, sans doute obéissait-elle
à des analyses si confidentielles sur la base d'hypothèses si
novatrices que personne ne paraît jusqu'ici capable d'en retrouver
une justification convaincante.
Peut-être faudrait-il s'interroger
sur le temps qu'il a fallu à la direction de l'entreprise pour
reconnaître une "dépréciation d'actifs" que les investisseurs
avaient déjà soulignée au moment de la mise sur le marché de 16%
du capital concerné ?
[N'écrivions-nous pas il y a tout juste
un an :
" Orange acheté 6741 euros/client
(FF 44 200), soit pour
30, 5 millions d'abonnés environ 205, 6 milliards d'euros (FF
1348, 7 milliards) et placé en bourse 1401 euros/client (FF 9
190) soit 42, 8 milliards d'euros (280 milliards de FF)... et
ça a encore baissé depuis ! (Ces valeurs ont été relevées dans
un article paru ces jours-là dans les "pages saumon"
du Figaro).
Considérant qu'en gros France télécom
a mis sur le marché environ un sixième du capital d'Orange, la
perte actuelle et définitive est déjà de l'ordre de FF (1 350-280)/6,
soit FF 175 milliards.
Qui
va payer ou plutôt qui a payé ? Les actionnaires de France télécom,
en particulier l'Etat qui détient encore de l'ordre de 60% du
capital. L'Etat, c'est-à-dire nous, l'ensemble des contribuables.
Et nous encore, bien évidemment, les abonnés captifs de la boucle
locale. Nous paierons deux
fois, par nos impôts et à travers le racket du téléphone fixe."
(les "Humeurs stratégiques",
avril 2001, n°165).]
"Bien
mal acquis ne profite jamais" dit la sagesse des nations.
Rarement, dicton populaire n'a été aussi vérifié. Mal acquis,
en l'occurrence, n'est qu'une référence au comportement monopolistique
de fait de l'entreprise considérée. Même l'ART semble incapable
de faire plier France télécom.
Evidemment,
l'enjeu est de taille : c'est le choix entre la pratique d'un
monopole, soit-il ou pas déguisé, et la faillite !!! Quel
journal ne l'a-t-il pas déjà écrit : toute autre entreprise dans
le même état d'endettement et dans les mêmes conditions aurait
déjà déposé son bilan.
Mais,
il n'y a pas lieu de s'inquiéter, nous dit le Président... et
répètent les médias..., il suffit de considérer les résultats.
OUAIS,
ouais, ouais !!!
Et
à les considérer justement, on comprend bien mieux, la sourde
lutte pour la conservation des avantages actuels. Que vont-ils
devenir ces profits quand, et si, leur maintien artificiel à un
niveau élevé s'éteindra (merci Bruxelles...) ?
UN PEU TARD
Et
tout cela sur un décor fait de discours relatifs au service public,
à la défense des consommateurs et autres détails, l'indépen-dance
nationale, par exemple. Il suffit, pour-tant, d'en mesurer l'irréalité
comparée à ce que nous pouvons observer
chaque jour, pour se rendre
compte du poids de l'idéologie dans le traitement qui est fait
des besoins des utilisateurs.
La
confusion des genres n'a jamais rien donné de bon. Peut-être avant
de donner à France télécom une indépendance relative aurait-il
fallu se poser quelques questions sur le rôle que jouent et joueront
les télécommunications aujourd'hui et demain. Les réponses obtenues,
il aurait été possible d'envisager les diverses solutions possibles
à mettre en œuvre pour satisfaire au mieux les souhaits et les
besoins de tous les consommateurs.
Comme
dans de nombreux domaines de l'activité humaine, dans un premier
temps, la demande a été le moteur de l'offre. Toujours, selon
une évolution due avant tout aux vitesses relatives du progrès
et du développement des désirs, au bout d'un certain temps la
relation; demande vs offre, s'inverse. La mercatique devient alors
essentielle tant il s'agit de convaincre le chaland de l'intérêt
qu'il y a de saisir l'offre nouvelle. C'est à ce moment précis
qu'il ne peut plus être question de "service public".
Celui-ci est, par définition, fondé sur la satisfaction d'un droit,
étant entendu qu'une idéologie particulière réserve au seul représentant
de la collectivité (l'Etat), la capacité d'en assurer la réalisation
au meilleur coût et dans des conditions de démocratie (si, en
l'occurrence, le mot possède une valeur autre que financière).
Cette idéologie, plus égalitariste qu'égalitaire d'ailleurs, implique
au mieux que le prix de la satisfaction soit arbitraire et le
plus bas possible, au pire (toujours aux yeux de l'idéologue inspirateur)
qu'il ne conduise à aucun bénéfice, une fois les investissements
nécessaires et les impôts dûment provisionnés.
L'examen
des comptes de ces services publics à la française montre, selon
les cas, d'importantes déviations. Ainsi, France télécom est largement
bénéficiaire, ce qui signifie que nous payons le téléphone bien
au-dessus de son prix de revient. C'est aussi le cas d'EdF et
de GdF. Ce n'est le cas, semble-t-il, ni de la Poste, ni de la
SNCF.
Tout
cela pour constater que le discours précédent n'est bien souvent
là que pour masquer d'importantes incompétences de gestion, des
abus de pouvoir, voire de biens sociaux.
Si
nous avons choisi l'exemple de France télécom, c'est parce qu'indépendamment
de la poursuite impavide d'une politique aberrante, la double
casquette (entreprise publique à capitaux partiellement privés)
ne peut conduire qu'à des désastres. Ou bien, entreprise privée,
elle est soumise à la loi du marché dans un contexte de concurrence
loyale, ou bien entreprise publique, chargée de missions particulières,
elle doit être en mesure d'assurer ses obligations dans le cadre
d'une neutralité financière.
Sans
examiner dans le détail le déficit concurrentiel auquel se livre
l'entreprise, la situation serait largement assainie en créant
une agence distincte qui serait propriétaire des fils de cuivre,
des centraux et des relais hertziens et qui les mettraient à disposition
(selon un prix calculé à partir du pris de revient, incluant la
maintenance et celui du développement) de tous les opérateurs
et aux mêmes conditions.
La
situation actuelle possède au moins un mérite : celui de mettre
en évidence la vacuité de la théorie et de la pratique du service
public. Le service est discutable, le prix trop élevé et son caractère
monopolistique détruit tous les avantages que pourraient faire
espérer une concurrence loyale. Cette fragilité conceptuelle se
traduit bien évidemment au niveau du fonctionnement.
L'expérience
montre à quel point, en l'absence d'un marché véritable, même
si les comptes sont présentés, leur dégradation d'une part et
la gestion désastreuse dont ils sont le reflet, d'autre part,
ne semblent inquiéter aucun des actionnaires.
Pas plus les petits, ils n'ont aucun pouvoir, que les gros, la
Bourse sait bien qu'un dépôt de bilan est impossible et que, comme
dans le cas du Crédit Lyonnais, l'Etat paiera, ou les Pouvoirs
publics eux-mêmes qui se contentent, en attendant, de prélever
leur part de bénéfices et la TVA.
Et
pendant ce temps-là, lentement mais sûrement, les nuages prennent
corps à Bruxelles...
SERVICES PUBLICS,
SEVICES PUBLICS ?
La
notion de service public repose sur l'axiome que seul l'Etat est
capable d'assumer les exigences de l'intérêt collectif dès lors
que certains besoins relèvent du "droit de..." souvent
compris et entendu comme "droit à..."
Ce
glissement sémantique, assaisonné d'un Rousseauisme mal digéré
(peu d'écrivains ont été aussi asociaux que Rousseau), a conduit
l'Etat à se saisir d'un certains nombre de fonctions dont il se
retrouve aujourd'hui bien embarrassé.
Depuis
une dizaine d'années, en effet, les Pouvoirs publics sont bien
ennuyés de constater que la permanence de cette proposition conduit
à placer l'administration dans des positions intenables. Les mœurs,
les goûts, les besoins, les technologies évoluent et telle valeur,
hier encore essentielle, n'est plus aujourd'hui qu'un gadget souvenir
qui encombre le paysage. Des règles générales, des dispositions
législatives et des constructions juridiques ne sont plus que
d'application particulière. Ce qui paraissait progrès est aujourd'hui
oublié et la forme choisie pour répondre à des demandes qui ont
changé de caractère voire de contenus, sont devenues obsolètes.
Malheureusement, les évolutions que nous pouvons observer apparaissent
dans la plupart des cas comme des réponses à des problèmes qui
sont substitués aux problèmes réels.
La
réforme de la SNCF, par exemple. C'est parce que les investissements
nécessaires à l'entretien et au développement des infrastructures
pesaient lourdement sur le budget de la compagnie nationale, au
point de plomber son bilan de manière permanente (avec tous les
problèmes qui finiront par naître dans le cadre de la législation
européenne), que les Pouvoirs publics ont inventé RFF (réseau
ferré de France). Ils lui ont attribué, sans doute à titre de
capital de départ, la plus grande partie des dettes de la SNCF.
Un beau cadeau ! Pourtant, un effort d'imagination aurait certainement
pu conduire à d'autres solutions moins coûteuses, plus efficaces
et modernes. Plutôt que de retarder autant que faire se peut,
l'inévitable ouverture du réseau ferré à la concurrence, RFF aurait
pu dès le départ être bâti comme l'instrument, français d'abord,
européen ensuite, de gestion de l'ensemble des infrastructures.
Et
pour en revenir à France télécom : les Pouvoirs publics se plaignent
du retard pris par notre pays en matière d'utilisation de la toile.
Est-il possible de croire que la politique tarifaire menée par
France télécom est de nature à favoriser le développement des
technologies nouvelles dans ce secteur ?
De
tous les côtés nous pouvons observer les signes annonciateurs
de la Saint Barthélémy des services publics. Plus le temps passera,
plus l'ouverture des marchés, de tous les marchés, mettra en concurrence
directe des entreprises de logique différente sur les mêmes terrains.
Combien de temps encore, le consommateur Français acceptera-t-il
de subir la dictature des personnels des transports aussi bien
sur le plan national que sur le plan local ? Combien de temps
accepterons-nous de payer plus cher qu'ailleurs un certain nombre
de services, voire de les payer tout court ? Tout cela pour pérenniser
encore des structures dépassées dont la survie repose sur le développement
d'une argumentation fallacieuse et souvent mensongère.
La
réforme de l'Etat, sa refondation plutôt, son dégagement de l'univers
entrepreneurial, sont cités à longueur de discours. La première étape ne serait-elle
pas de se poser question fondamentale de son opportunité à propos
de chacune de ses interventions.
Et
à commencer par : "un Etat ? Pourquoi ?"
Il
est possible que le faisceau des réponses qu'il nous faudra considérer
modèlera une France bien différente de celle que nous subissons
à présent. Les formes que nous connaissons sont héritées d'un
passé où la main de l'Homme, même magnifiée par la machine, était
néanmoins la brique fondamentale de notre édifice socio-sociétal.
Aujourd'hui qu'il n'est pas de domaine où le moindre geste professionnel
ne soit pas le complément d'une manœuvre automatisée, notre activité,
nos besoins, les satisfactions que nous attendons, ne peuvent
plus être gérés par des adaptations conservatrices des appareils
d'un autre âge.
Un
nouveau millénaire est entamé qui s'ouvre par un nouveau siècle.
Saurons nous vaincre une paresse collective et séculaire, saurons-nous
abandonner des réflexes protecteurs et corporatistes pour inventer
les réponses actuelles aux problèmes que nous rencontrons dès
à présent ? Ou bien accepterons-nous de couler corps et biens
sur le navire en perdition de l'exception française ?
Alors,
billevesées d'un auteur vieillissant, brusquement saisi d'un accès
de pessimisme où regard enthousiaste d'un septuagénaire sémillant
et curieux de l'avenir ?
Qu'en
pensez-vous ?