Le gouvernement
Major a décidé de la privatisation des chemins de
fer à un moment où il pensait que la privatisation
était une bonne chose dans tous les secteurs, y compris dans
le secteur du rail. Le problème n'était pas en soi
de privatiser. Mais ils ont commis de grosses erreurs au niveau
de la réglementation définissant les conditions économiques
de l'exploitation du réseau.
Quelles erreurs
?
Au début,
le gouvernement songeait à privatiser British Rail d'un coup,
en conservant au sein de la même entité l'infrastructure
ferroviaire et l'exploitation des trains. Entretemps, l'Europe a
publié une directive sur la privatisation des chemins de
fer suggérant le partage. des aspects d'infastructure et
de service aux usagers. John Major s'est donc inspiré de
cette approche et a décidé, au milieu des années
90, de créer Railtrack, société à laquelle
furent confiées la propriété et la gestion
du réseau ferrovaire en Grande-Bretagne. Parallèlement,
on a divisé le pays en 25 zones géographiques. Dans
chacune de ces zones, les autorités ont désigné
une compagnie privée chargée d'assurer le service
commercial, en d'autres termes, de faire rouler les trains.
De 1996 à
2000, la fréquentation des lignes a augmenté de 30%
au Royaume-Uni. C'était du jamais vu.
Pour moi, la principale
erreur est de ne pas avoir élaboré un système
d'incitations pour lier le montant des investissements consacrés
à une zone à la densité de trafic rencontrée
sur la portion du réseau correspondante. Selon les conditions
définies par le régulateur, les compagnies franchisées
versaient un montant forfaitaire à Railtrack. De la sorte,
qu'une enterprise franchisée fasse rouler 10 ou 200 trains
sur le même tronçon, que ce soit entre Londres et Birmingham
ou au fin fond de l'Ecosse, Railtrack n'avait pas de motivation
directe à développer les lignes les plus sollicitées.
En outre, les opérateurs de trains recevaient des amendes
en cas de retards. Retards parfois causés par des travaux
sur les voies. Les compagnies étaient donc parfois tentées
de ne pas discuter de l'amélioration du réseau avec
Railtrack.
Ce manque d'investissements
a été révélé de façon
dramatique lors des accidents de Paddington et de Hatfield...
Attention, il
y a toujours eu des déraillements et des accidents de trains.
Le système de chemins de fer au Royaume-Uni souffre d'un
désinvestissement endémique. Les voitures étaient
déjà vétustes et les rails mal entretenus du
temps de British Rail. Les gens haïssent les chemins de fer
actuels, comme ils haïssaient jadis British Rail. Longtemps,
la société a fait l'objet de blagues caustiques dans
la population. Aurait-on nécessairement évité
ces accidents si on avait conservé une structure nationalisée?
Personne ne peut répondre. Quoi qu'en disent certains, prendre
le train en Grande-Bretagne n'est pas spécialement plus dangereux
que prendre le train ailleurs. Surtout, ce moyen de transport reste
de loin plus sûr que la voiture. Toutefois, fin 2000, la psychose
consécutive aux accidents a provoqué une forte diminution
de la fréquentation des trains. On a connu beaucoup plus
de retards et des lignes ont été arrêtées.
Ce phénomène irrationnel a précipité
la fin du système tel quel et entraîné la renationalisaion
de Railtrack, la semaine dernière.
Vu du continent,
on a l'impression que la privatisation n'a rien apporté?
La privatisation
a été un succès au niveau de l'augmentation
du nombre de passagers. Entre 1996 et 2000, la fréquentation
des lignes a augmenté de 30% au Royaume-Uni. C'était
du jamais vu, alors que ce mode de transport était en déclin
depuis de nombreuses années. Certes, l'engorgement des grands
axes routiers a sans doute entraîné un transfert de
la route vers le rail. Mais les nouvelles compagnies de train privées
ont adopté une approche de la clientèle beaucoup plus
dynamique, avec notamment des programmes de fidélisation.
Elles ont fait de la publicité, elles ont amélioré
la qualité de la nourriture à bord des trains, noué
des accords avec des musées ou des professionnels du tourisme,
etc. Dans le même temps, le volume du fret a crû de
13%.
II n'y a pourtant
pas eu de réelle baisse de prix?
Pour moi, il ne
s'agit pas d'un défaut de la privatisation, mais d'un trop
peu de libéralisation. On n'est pas allé assez loin
dans l'ouverture du marché. I1 n'y avait pas de concurrence
entre les compagnies privées. Compte tenu des conditions
instaurées par le régulateur, les franchisés
ont conservé un monopole sur les zones dans lesquelles ils
ont obtenu une franchise. Même si la multiplication des opérateurs
a permis de comparer la qualité du service entre ceux-ci.
Par ailleurs, les autorités ont maintenu des corsets au niveau
du contrôle des prix, en raison notamment du système
de subsidiation des lignes non rentables. Paradoxalement, l'augmentation
du trafic ferroviaire a accéléré la chute de
Railtrack, puisque les voies s'usaient plus rapidement et que les
investissements restaient à un niveau toujours aussi insuffisant.
Selon
vous, quelle pourrait être la solution aujourd'hui ?
Aujourd'hui,
la situation est pire qu'avant la privatisation. Sans compter qu'en
arrêtant de soutenir Railtrack, le gouvernement Blair s'est
mis à dos les acteurs financiers de la City, qui auraient
pourtant pu être d'un grand secours. D'aucuns évoquent
la possibilité de scinder Railtrack en autant de sociétés
qu'il existe aujourd'hui de zones géographiques et de confier
la gestion de l'infrastructure aux franchisés, individuellement.
Etes-vous
partisan d'un modèle européen de chemins de fer?
Personnellement,
je suis convaincu que le modèle de privatisation marche,
pour autant que les conditions soient correctement mises en place.
Je ne crois pas à un modèle de privatisation idéal.
Mais il faudrait que les Européens comprennent que l'échec
du modèle mis sur pied en Grande-Bretagne est d'abord le
fait d'une problématique contractuelle. Cela dit, je suis
partisan que chaque Etat se montre créatif et teste son propre
schéma, afin qu'existe une sorte de processus de découverte.