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L'Argentine est
prise dans une spirale économique infernale qui débouche
sur une terrible crise politique. Bien que la situation soit déjà
désastreuse, elle pourrait encore devenir pire. C'est principalement
le résultat d'erreurs politiques qui ont eu pour effet de
réduire les incitations à la production de richesse
et conduit à faire que les argentins craignent désormais
qu'à tout moment l'Etat ne vienne leur confisquer ce qui
reste de leurs économies. Le pays peut sortir de l'ornière
dans laquelle il s'enfonce en changeant de politique. Notre étude
examine ce qu'il conviendrait de faire. Comme l'incertitude générale
sur l'avenir de la valeur du peso est le plus gros obstacle qui
s'oppose au retour de la croissance économique, elle préconise
la dollarisation officielle du pays (remplacement du peso par le
dollar à la fois comme monnaie d'échange et unité
de compte). La dollarisation est la seule solution pour sauver le
système bancaire argentin.
La cause principale
de la crise actuelle se trouve dans la gestion des finances publiques.
A la fin de 1994,
la dette du gouvernement fédéral argentin était
d'environ 70 milliards de dollars, pour un PNB de 257 milliards.
Aujourd'hui le volume de la dette a augmenté de 90 % et atteint
132 milliards (chiffre pour juin 2001), cependant que le PNB nominal
a progressé de seulement 5 % par rapport à 1994, et
que le PNB réel par habitant, lui, a diminué. Les
porteurs de cette dette sont aux deux tiers des étrangers.
Un tiers est une dette à taux flottants, et 70 % est en dollars
(contre 20 % en euros). Compte tenu de l'endettement propre des
gouvernements provinciaux, la dette totale publique est de 155 milliards
de dollars. Le 23 décembre dernier le gouvernement a suspendu
le paiement de sa dette étrangère.
La crise financière
vient principalement de ce que depuis déjà un certain
temps les pêteurs s'attendaient à ce que le gouvernement
argentin se retrouve obligé de suspendre ses paiements, en
dépit de toute l'aide que pouvaient éventuellement
lui apporter le Fond Monétaire International et tous les
organismes internationaux associés. Leur craintes se sont
avérées fondées. Le gouvernement du Président
Fernando de la Rua a écrasé la croissance sous des
hausses successives d'impôts considérables ( janvier
2000, avril 2001, août 2001). Depuis un certain temps déjà
le gouvernement argentin a entrepris de remplacer toute une gamme
de petits impôts qui ne rapportaient pas grand chose par un
petit nombre de nouveaux impôts à base très
large. Mais le système fiscal est encore tel que les taux
d'imposition y sont beaucoup trop élevés pour permettre
une croissance économique rapide.
Les problèmes
financiers de l'Etat ont gangréné tout le reste de
l'économie.
Les craintes au
sujet de la dette de l'Etat ont contaminé toute l'économie,
en particulier le système financier en raison d'une compartimentalisation
insuffisante de ses institutions. La monnaie a été
le principal instrument de contagion. Depuis la mi-décembre
la monnaie s'échange au taux de 1,3 peso ou plus pour un
dollar en dehors de l'Argentine. La crainte de voir le peso dévalué
fait que les argentins ont commencé à s'inquiéter
our la sécurité de leurs dépôts bancaires.
Les gens ont peur que les mesures décrétées
au début décembre ne débouchent sur une conversion
forcée de leurs dépôts en dollars à la
parité officielle de 1 contre 1 ( l'équivalent d'une
confiscation partielle), voire même sur un gel pur et simple
de leurs avoirs comme cela s'est déjà passé
en 1982 et 1989. Lors de ces deux épisodes, les dépôts,
du fait de l'inflation, avaient perdu l'essentiel de leur valeur
le jour où le gel fut levé.
Un autre élément
qui fait que les argentins s'inquiètent de la sécurité
de leurs dépôts bancaires est la très forte
dépendance qui lie les banques au gouvernement. En septembre
dernier, le total des actifs des banques privées - qui représentent
approximativement les trois quarts des actifs de l'ensemble du système
bancaire - se montait à 97 milliards de pesos, dont 10 milliards
en obligations d'Etat et 7 milliards en prêts au secteur public.
Leur capital était de 12 milliards, et le rapport des réserves
globales du système bancaire se montait à 20,3 %.
Deux consolidations de dettes intervenues en juin et en novembre
ont allongé la durée moyenne de la dette publique,
réduisant par là même le niveau de liquidité
des banques qui détiennent les plus gros portefeuilles de
dette publique. C'est ainsi que JP Morgan évalue l'engagement
du secteur bancaire vis à vis de l'Etat fédéral
et des gouvernements provinciaux à 180 % de la capitalisation
totale du secteur (pour les trois plus grandes banques argentines,
le chiffre est de 340 %).
Les problèmes
sont d'ordre essentiellement domestique et non externe.
Deux événements
externes ont affecté l'Argentine au cours des dernières
années. Leurs conséquences sur l'économie argentine
sont loin d'avoir été négligeables, mais elles
ont eu beaucoup mois d'importance que les facteurs domestiques -
tels que les politiques suivies par le gouvernement.
Le premier événement
défavorable fut la crise brésilienne de 1999 avec
la dévaluation du real qui est passé d'une parité
de 1.21 dollar à 2.87, avant de revenir à son niveau
actuel de 2.30. Comme les prix brésilien n'ont pas augmenté
autant que la monnaie s'est dépréciée, cette
dévaluation s'est traduite par un avantage commercial de
change au profit des industriels brésiliens par rapport aux
produits argentins.
Il faut toutefois
apprécier l'importance du commerce entre l'Argentine et le
Brésil à sa juste valeur. Les échanges extérieurs
- importations + exportations - ne représentent que 9 % du
PNB argentin. C'est moins que les USA (10 %). Le commerce avec le
Brésil représente seulement moins d'un quart du total
de ses échanges avec l'ensemble du monde. La dévaluation
brésilienne a été une mauvaise affaire pour
les exportateurs argentins, mais si l'économie avait continué
à croître normalement cela n'aurait pas été
suffisant pour être source de véritables problèmes.
Qui plus est, il
n'est pas du tout certain que la surévaluation du peso soit
aussi importante qu'on le dit souvent. Le signe normal d'une surévaluation
est que les exportations diminuent. Or les exportations argentines
n'ont cessé de progresser tout au long des dix dernières
années - sauf en 1999, l'année de la crise financière
brésilienne.
Au cours des dix
premiers mois de 2001 les exportations globales ont progressé
de 4 % par rapport à la même période de l'année
précédente. En fait l'exportations est restée
l'un des points forts de l'économie argentine : si le reste
de l'économie avait connu une croissance au moins égale
à celle de ses exportations au cours des deux dernières
années, l'Argentine ne serait pas aujourd'hui en récession
et l'Etat argentin n'aurait pas à se démener dans
les difficultés financières qu'on lui connaît.
Le second élément
externe défavorable vient de la politique monétaire
américaine dont on peut penser qu'elle a pris un tour quelque
peu déflationniste depuis 1999 quand la FED s'est mise à
remonter ses taux d'intérêt. Ses taux courts ont culminé
à 6,5 % en décembre 2000. Il sont aujourd'hui revenus
à 1,25 %, soit leur niveau le plus bas depuis 40 ans. Ce
taux semble suffisant pour mettre fin à tout risque de déflation
du dollar.
L'Argentine a vraisemblablement
souffert davantage de la politique monétaire américaine
que les Etats-Unis eux mêmes. Mais là encore il est
important de remettre les choses en perspective. D'autres pays que
l'Argentine vivent avec des monnaies liées au dollar de manière
fixe : par exemple Hong Kong et Panama. Leurs économies n'ont
pas cessé de croître en 2000 alors que l'économie
argentine s'effondrait. La FED commet des erreurs, mais, globalement,
dans le long terme, ces erreurs sont moindres que celles commises
par la plupart des banques centrales - à commencer par la
Banque Centrale de la République Argentine.
Relancer la
croissance en circonscrivant les difficultés financières
du gouvernement.
Trouver une solution
aux problèmes financiers de l'Etat argentin ne sera pas facile.
Il n'est plus possible d'éviter la faillite. Toutefois une
bonne politique économique peut permettre d'en limiter les
conséquences. La politique suivie par l'ancien gouvernement
de De la Rua a découragé la croissance. En augmentant
la fiscalité et en aggravant les doutes des argentins quant
à la solidité de la relation de leur monnaie avec
le dollar, il a découragé tout aussi bien les argentins
que les étrangers de continuer à investir dans l'avenir
du pays.
Ramener la croissance
suppose qu'on empêche les difficultés financières
de l'Etat de contaminer le reste de l'économie. Dans le domaine
monétaire, cette politique de "containment" passe par une
dollarisation officielle du pays de manière à convaincre
les gens que l'Etat renonce à utiliser la dévaluation
comme instrument de transfert financier à son avantage. En
matière bancaire, cela suppose que les restrictions sur les
retraits bancaires soient levées de manière à
convaincre les déposants que l'Etat ne continuera pas à
immobiliser leur épargne. Enfin, en matière de fiscalité,
il faut baisser les taux d'imposition et s'engager à renouveler
l'opération au cours des prochaines années de manière
à ressusciter le goût de l'effort et réduire
l'évasion fiscale.
La dollarisation
est la meilleure des options monétaires possibles.
Tout autre choix
comporterait d'importants inconvénients. Ceux qui proposent
de conserver le peso ont contre eux que la méfiance à
l'égard de la monnaie argentine est désormais générale,
et que, dans les circonstances actuelles, il n'y a strictement aucune
chance à court ou moyen terme, de voir cette monnaie retrouver
la moindre crédibilité. La situation exige un changement
total afin de ramener la confiance des argentins et des milieux
financiers internationaux dans le système monétaire
du pays. La dollarisation est le genre de changement qui peut permettre
d'y arriver.
- Conserver
le mécanisme de convertibilité actuel à la
parité, ou avec un change déprécié.
Comme
nous l'avons toujours affirmé le système actuel
de "convertibilité" - libre circulation du dollar, parité
fixe à 1 contre 1 - n'a jamais correspondu à un
véritable mécanisme de "currency board". C'est un
système impur qui ressemble au prime abord à un
"currency board" mais tout en laissant à la Banque centrale
d'importants pouvoirs de gestion discrétionnaire. Par exemple,
dès le départ la Banque centrale a été
autorisée à ne conserver qu'un ratio de devises
étrangères égal aux deux tiers de ses engagements
monétaires au lieu des 100 % qui sont généralement
requis de la part d'un authentique "currency board". (Actuellement
le montant des réserves est supposé être égal
à 90 %, mais c'était avant le 30 novembre). La Banque
centrale dispose d'un substantiel degré d'indépendance
qui lui permet d'agir sur la masse monétaire en procédant
à des opérations d'open market, alors qu'avec un
"currency board" tout mouvement de la masse monétaire doit
nécessairement correspondre à un mouvement équivalent
du volume des réserves en devises. Nous avons à
de multiples reprises suggéré que le système
argentin évolue vers un vrai "currency board". Quand il
est devenu apparent que le gouvernement argentin n'y était
pas prêt, nous nous sommes faits en désespoire de
cause les avocats de la dollarisation, et nous avons expliqué
pourquoi cela était possible.
La plupart des
commentateurs de la presse ne comprennent pas la différence
entre un "currency board" orthodoxe et un faux "currency board".
Moyennant quoi ils expliquent les attaques spéculatives
contre le système actuel de convertibilité peso-dollar
comme étant la conséquence du système de
"currency board" mis en place depuis 1991, alors qu'en réalité
ce sont les éléments qui subsistent de l'ancien
régime de banque centrale d'avant la réforme qui
sont en cause. La fièvre spéculative s'est accentuée
à chaque fois que le comportement de la Banque centrale
elle-même, ou du gouvernement argentin, conduisait à
douter de leur détermination à fonctionner comme
un véritable "currency board". Les exemple abondent. Par
exemple en 1995 lorsque la Banque centrale a laissé les
réserves en devises baisser en dessous du seuil de 90 %.
En juin 2001 lorsque le Ministre des Finances José Carvalho
a mis en place un taux de change spécial réservé
aux exportations. En revanche, à chaque fois que les autorités
ont donné l'impression de faire un pas en direction d'un
vrai "currency board", la spéculation a diminué
d'intensité. C'est ce qui s'est passé en mars 1995
lorsque le gouvernement est venu au secours des banques en difficulté
en émettant des obligations d'Etat à taux flottant
plutôt que d'utiliser des avances directes de la Banque
centrale. De même en janvier 1999 lorsque le gouvernement
a menacé de passer à la dollarisation totale plutôt
que d'accepter de dévaluer.
Depuis juin 2001
les interférences permanentes de l'Etat dans le système
de libre convertibilité ont rendu impossible tout retour
rapide de la confiance en empêchant le mécanisme
d'évoluer vers un véritable régime de "currency
board". Dévaluer le peso, puis affirmer que le système
fonctionne comme un véritable "currency board" serait une
duperie qui ne peut que renforcer la défiance à
l'égard de la monnaie argentine parce qu'une fois la dévaluation
acquise rien ne pourra empêcher les gens de considérer
que ce qui vient d'être fait pourra être recommencé
dès que besoin.
- Adopter une
autre monnaie de référence que le dollar. L'Argentine
pourrait choisir une autre monnaie de référence.
Le Brésil par exemple est le principal partenaire commercial
du pays, mais le real brésilien est bien peu crédible.
Certains ont suggéré que l'Argentine revienne à
un étalon-or. L'argument en faveur de l'or est plus digne
de crédibilité que la plupart des économistes
le croient. Mais il n'y a plus aucun pays qui se réfère
à l'or et le "réseau" financier de l'or n'est aujourd'hui
que bien peu de choses à côté de celui du
dollar, ce qui fait que l'or n'offre plus d'économies de
réseau suffisamment en rapport avec ce dont l'Argentine
a besoin dans ses relations avec la communauté financière
internationale. Par ailleurs, l'expérience historique démontre
qu'un étalon-or ne peut durer que s'il s'appuie sur la
gestion monétaire d'un véritable "currency board"
ou d'un système d'émission purement privé,
sans aucune participation publique. Etant donné le refus
réitéré de l'Argentine d'adopter les disciplines
d'un véritable "currency board", a fortiori on ne peut
se faire d'illusion sur la capacité du pays à accepter
un changement tel que celui du passage à un étalon-or.
La seule alternative
possible serait l'euro. L'Argentine pourrait choisir le taux de
change actuel entre le peso et l'euro, ou encore admettre une
certaine dévaluation en sélectionnant par exemple
une parité de 1 euro pour 1 peso (au lieu du taux actuel
de 1,1). Toutefois le fait qu'une grande part de la dette des
entreprises est libellée en dollars créerait un
véritable problème, surtout en cas de dévaluation.
Un certain nombre de gens et d'affaires dont les dettes sont en
dollars et les revenus essentiellement en pesos seraient condamnés
à faire faillite. Le problème pourrait être
réglé en opérant une conversion forcée
des prêts et dépôts libellés en dollars
en prêts et dépôts libellés en euro.
Une telle opération équivaudrait cependant à
faire circuler le signal qu'en Argentine les dépôts
peuvent encore à tout moment faire l'objet d'une spoliation
arbitraire, même si seulement partielle. Ce n'est pas avec
cela qu'on convaincra les déposants de conserver leurs
avoirs en Argentine.
- Laisser flotter
le peso. Cela reviendrait en fait à accepter la dévaluation.
L'idée de recourir au flottement séduit de plus
en plus de monde au fur et à mesure que la situation empire.
La grande question reste cependant de savoir dans quelle mesure
on peut faire confiance à un peso qui flotte. L'histoire
monétaire de l'Argentine n'est pas seulement celle d'une
mauvaise gestion monétaire. C'est pire que cela. C'est
l'une des pires qu'il soit permis d'observer dans le monde, notamment
au cours des dernières vingt cinq années. De 1975
à la réforme monétaire de 1991, l'inflation
n'est jamais tombée au-dessous de 90% par an. (Jusqu'en
1976, l'Argentine a vécu avec un taux de change fixe mais
ajustable, puis le peso a flotté jusqu'en avril 1991).
Depuis l'établissement de la Banque centrale d'Argentine
jusqu'à la mise en place du pseudo "currency board", la
valeur du peso par rapport au dollar a été divisée
par un facteur de 3 000 000 000 000 !
Tout ce que l'Argentine
pourrait espérer de mieux d'un taux de change flottant serait
de faire au moins aussi bien que ce qui s'est passé au Brésil
depuis la crise monétaire de janvier 1999. A la différence
de l'Argentine, le taux de dollarisation interne était relativement
faible lorsque le Brésil a décidé de laisser
flotter sa monnaie, mais le pays avait installé tout un système
extrêmement larges de clauses d'indexation sur l'inflation.
L'économie brésilienne est repartie après la
mise en flottement du real, mais celui-ci ne vaut plus que la moitié
de son ancienne valeur en dollar il y a trois ans. Sa crédibilité
sur les marchés internationaux n'est pas prêt de remonter,
en sorte que les taux d'intérêt réels (ajustés
pour l'inflation) y sont très élevés : le taux
d'escompte de la Banque centrale est à 19,05 % alors que
l'inflation n'est que de 8 %. Le real n'est plus une monnaie réellement
convertible. Les brésiliens doivent supporter toute une série
de mesures de contrôle des changes qui réduisent considérablement
leur liberté de détenir des actifs libellés
en monnaies étrangères.
L'Argentine sur
le chemin de l'Indonésie...
Ce qui s'est passé
en Indonésie en 1998 illustre sans doute ce qui attend l'Argentine
si rien n'est fait pour s'y attaquer aux vrais problèmes.
Peu de temps après le déclenchement de la crise asiatique
qui débuta en Thaïlande au mois de juillet 1997, l'Indonésie
est passée d'un régime assez lâche de change
fixe mais ajustable indexé sur le dollar à un système
de change flottant (le14 août). La décision fut prise
moins parce que le gouvernement y était contraint que pour
devancer la spéculation et la contrôler. L'économie
semblait tenir le coup et le FMI se félicita de la politique
du gouvernement. La roupie indonésienne n'en a pas moins
coulé d'un taux de 2 600 pour un dollar en août 1997
à plus de 15 000 roupies pour un dollar en janvier 1998,
pour s'effondrer encore une fois en juin-juillet 1998, après
quoi la monnaie à commencé à remonter un peu.
La dépréciation de la monnaie a provoqué une
perte générale de confiance dans l'économie
dont le PIB a diminué de 13 % en 1998. Elle a provoqué
une vague gigantesque de faillites dans les entreprises et les banques
qui étaient endettées en dollars, ce qui a causé
un doublement du déficit public du fait de la prise en charge
par l'Etat du renflouement des organismes en faillite. Le résultat,
on le connaît : ce furent toute une série d'émeutes
mortelles et une longue crise politique qui s'est terminée
par le départ du Président. Aujourd'hui encore l'Indonésie
est l'un des derniers pays d'Asie du sud-est à ne pas encore
avoir pleinement récupéré de la récession
de 1998. Sa monnaie s'échange à 10 000 roupies pour
un dollar.
Laisser dévaluer
le peso aurait toutes chances d'entraîner une véritable
catastrophe monétaire, comme en Indonésie en 1998
( avec des problèmes encore bien plus graves que ceux qui
ont marqué les dernières semaines). Il faudrait s'attendre
à une vague générale de faillites, à
l'effondrement du système bancaire suivi par sa renationalisation,
au déclenchement d'une dépression économique
encore plus grave, avec un colossal accroissement du déficit
budgétaire et, en conclusion, des troubles sociaux et politiques
d'une ampleur encore plus profonde que ceux que le pays vient de
connaître. Il est vraisemblable qu'en cas de décision
de flotter, le sort de l'Argentine se situera quelque part entre
ce qu'ont vécu le Brésil, d'un côté,
et l'Indonésie, de l'autre. Mais pourquoi donc prendre le
risque d'imposer à son peuple des souffrances aussi douloureuses
que celles qui ont marqué les indonésiens alors qu'une
politique de dollarisation permettrait d'éviter l'effondrement
de la monnaie, avec toutes les réactions en chaînes
économiques, politiques et sociales auxquelles il faut s'attendre
ensuite ? (..)
La
dollarisation ne peut marcher que si elle est accompagnée
d'un certain nombre de réformes de fond - notamment et surtout
concernant l'Etat et les finances publiques - afin de rendre l'économie
plus efficace et plus flexible. Par exemple, la législation
du travail y est notoirement lourde et pénalisante. Le système
monopolistique de santé se trouve aujourd'hui dans un état
de délabrement critique. Les administrations provinciales
sont extrêmement mal gérées. Les services publics
sont généralement en dessous de tout. La corruption
y est générale. Les impôts rentrent très
mal. Tout cela est bien connu et a fait l'objet de nombreuses études
et propositions de réformes. Le problème est que la
volonté politique pour accomplir ces réformes et les
mener à leur fin fait totalement défaut.
Une
dollarisation inévitable...
Bien
évidemment la dollarisation n'a rien d'une panacée.
Nous n'avons jamais imaginé qu'elle le fut. C'est néanmoins
un excellent premier pas. Ce par quoi il faut tout commencer. Malgré
ses défaut, le mécanisme de convertibilité
mis en place en 1991 a pendant un certain temps eu des effets largement
bénéfiques pour l'économie argentine. Pour
la première fois depuis longtemps le fait de disposer d'une
monnaie stable et fiable a redonné aux argentins le goût
de faire des projets à long terme et de rechercher l'efficacité
plutôt que de perdre leur temps à essayer de se protéger
contre les fluctuations du marché des devises. D'autres pays
ont connu des expériences relativement heureuses de réformes
monétaires. La dollarisation permettrait de corriger les
faiblesses du système de convertibilité et d'assainir
en profondeur tant l'économie que le système financier.
Aucun régime monétaire ne peut garantir le retour
de la croissance, mais la dollarisation augmenterait au moins considérablement
les chances d'y parvenir.
Le
problème n'est pas de savoir s'il faut dollariser le pays,
mais quelle forme de dollarization choisir. En effet, même
si le gouvernement choisit de flotter, cela n'empêchera pas
dans les faits l'économie de se dollariser chaque jour davantage
de manière informelle car plus personne ne voudra du peso.
Une dollarisation officielle réglerait immédiatement
le problème. La dollarisation (officielle) est le point d'aboutissement
logique et inévitable du système de convertibilité.
(...) C'est possible, ça ne peut qu'être bénéfique,
et cela peut être fait très rapidement.
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Postcript
(2 janvier).
Depuis
le 20 décembre - date à laquelle les paragraphes ci-dessus
ont été écrits - les événements
se sont accélérés. Un troisième président
vient d'être élu. La crainte d'une dévaluation
accompagnée de nouvelles restrictions bancaires ont entraîné
la disparition de tout crédit. La plupart des entreprises
ont besoin de crédits fournisseurs pour fonctionner sans
problème. Mais quant l'incertitude économique et politique
devient aussi intense qu'elle l'est devenue ces derniers jours en
Argentine, les entreprises cessent de se faire crédit. Une
part considérable de l'activité économique
est ainsi condamnée à s'arrêter.
La
solution que nous proposons est propre à la situation argentine
telle qu'elle se présente actuellement. Nous ne ferions pas
nécessairement les mêmes recommandations pour d'autres
pays. Et comme la situation en Argentine évolue très
rapidement, il se peut qu'une partie de nos recommandations se trouvent
rapidement dépassées par les événements.
Il n'en reste pas mois que la dollarisation est pour aujourd'hui,
et pour un avenir prévisible, encore le meilleur choix de
politique monétaire que le gouvernement argentin puisse faire.
En ce moment, l'idée le plus souvent évoquée
par le nouveau gouvernement serait de conserver le système
de convertibilité peso-dollar, mais en dévaluant le
peso peut-être à 1.40 pour un dollar. Dévaluer
ou flotter le peso n'auraient pour conséquence que d'aggraver
encore davantage le discrédit dont souffre déjà
le système monétaire en cours, particulièrement
si la mesure s'accompagne d'une conversion forcée des dépôts
dollars en pesos à l'ancien taux de un pour un. L'Argentine
s'est dotée d'une banque centrale en 1935 et l'institution
du peso comme monnaie d'Etat date de 1820. Les deux institutions
ont totalement échoué. Le peuple argentin sait que
la solution réside dans la dollarisation. C'est pourquoi
ils conservent la plupart de leurs dépôts bancaires
en dollars, et que l'on estime généralement qu'ils
détiennent bien plus de billets en dollars que de pesos.
Le gouvernement a le choix : soit rompre avec le passé et,
grâce à la dollarisation, réussir une véritable
réforme monétaire, soit recommenceer les mêmes
erreurs qui n'ont jamais marché et ne marcheront pas davantage
demain qu'hier..
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