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Il est déjà
assez déplaisant de voir une aussi grande firme faire faillite,
mais ce qui rend la situation encore plus pénible est la
faillite morale et intellectuelle qui l'accompagne alors que les
apôtres de l'étatisme en profitent pour nous berner
et nous désinformer.
Si les faits qui
sont à l'origine de la débacle d'Enron sont maintenant
à peu près connus, ils s'accompagnent de tout une
série de mythes que les hommes de l'Etat et leurs alliés
des médias répandent à go-go. "Cela nous rappelle
à tous - d'une façon sans doute un peu brutale pour
les libéraux - qu'une économie capitaliste ne peut
devenir pleinement adulte et mûre que si elle est le fruit
d'une volonté d'Etat", explique par exemple un grand journaliste.
J'aimerais répondre aux plus répandus de ces contes
économiques et politiques pour bonnes femmes, afin de remettre
la vérité à sa place.
Mythe
numéro 1 : l'affaire Enron prouve une fois de plus que le
capitalisme est nécessairement source de corruption politique.
C'est un thème
qui revient régulièrement. Enron, nous conte-t-on,
a su s'attirer des faveurs et des complicités politiques
en finançant la campagne électorale des deux grands
partis, contribuant ainsi à aveugler les hommes de l'Etat
et à les détourner de leurs devoirs à l'égard
des citoyens.
La première
affirmation est vraie. Enron a distribué de grosses sommes
d'argent tant aux républicains qu'aux démocrates.
Ces derniers tentent d'établir un lien entre Enron, son Président,
Kenneth Lay, et la Maison Blanche. Ils oublient qu'en 1997 Enron
a offert 100 000 dollars au Parti Démocrate peu de temps
après que Bill Clinton soit directement intervenu auprès
de l'Inde pour aider Enron à conclure un conclure de plus
de 3 milliards de dollars. Le problème ici est que les hommes
de l'Etat ont tout à l'envers. Voilà un siècle
déjà que les industries du pétrole et de l'électricité
fonctionnent dans un univers totalement politisé. Quoiqu'en
pensent de grands économistes comme Paul Krugman, ces industries
n'ont jamais vécu sans interférence de l'Etat dans
leur gestion, que ce soit directement ou indirectement par la voie
d'agences de régulation. L'industrie électrique vient
de connaître quelques changements non négligeables
dans son environnement réglementaire, mais appeler cela "dérégulation"
- particulièrement en Californie où la récente
crise a provoqué un nouveau processus complétement
fou de rerégulation - revient à commettre un abus
de langage caractérisé.
La production d'électricité
reste profondément réglementée, au vrai sens
du terme, qu'il s'agisse du choix de l'énergie primaire utilisée
par les producteurs ou des prix qu'ils peuvent demander aux consommateurs.
De plus, ce contexte réglementaire reste soumis aux caprices
des régulateurs et de l'humeur du monde politique, ce qui
rend très difficile toute planification à long terme,
le stylo d'un homme politique - comme celui du Gouverneur de Californie,
Gray Davies - pouvant à tout moment réduire à
néant les résultats d'une vie d'investissements.
Le pétrole
est une autre matière première complètement
soumise au pouvoir politique. C'est l'Etat qui détermine
qui a le droit d'explorer et de forer, ou encore quelles techniques
d'extraction il faut utiliser. Comme la plupart des territoires
qui restent à explorer font en fait partie du patrimoine
fédéral, il en résulte qu'il n'y a plus guère
d'activité de recherche qui ne relève d'une façon
ou d'une autre de la puissance publique. (..)
Dans ce contexte,
toute entreprise qui relève des secteurs du pétrole,
du gaz naturel ou de l'électricité se doit de payer
un jour hommage d'une manière ou d'une autre à nos
maîtres les hommes de l'Etat.. Comme l'a si éloquemment
exprimé le professeur Fred McChesney de l'école de
droit de l'Université de Northwestern, les contributions
des entreprises au financement de la vie politique ne sont jamais
qu'une forme de protection qu'on achète auprès des
hommes de l'Etat pour être sûr qu'ils vous laissent
travailler.
Est-ce que ces paiements
servent à "acheter" des faveurs et passe-droits politiques
? Bien sûr, c'est évident. Toutefois le problème
ne vient pas des entreprises, ni du capitalisme, mais des politiques
eux-mêmes qui imposent cette charge à l'économie.
L'origine de la causalité est essentielle, car s'il faut
blâmer quelqu'un, ce sont les hommes de l'Etat qui sont à
l'origine du phénomène, alors qu'ils veulent en faire
porter le chapeau aux autres
.Mythe
numéro 2 : il faut nécessairement une réglementation
publique pour éviter que des entreprises comme Enron n'abusent
du système.
Encore une fois,
c'est exactement l'inverse. Le scénario implicite que nous
présentent les médias serait celui d'un régulateur
dévoué au bien commun dont la vigilance aurait été
circonvenue par l'action de méchants politiciens à
la solde de capitalistes qui les auraient achetés. Avec Enron
on aurait une sorte de remake de ce qui s'est passé dix ans
plus tôt lorsqu'un groupe de cinq sénateurs américains,
activé par l'un des magnats en faillite de l'industrie des
banques d'épargne ("Saving and Loans"), s'est mêlé
de dire aux régulateurs du secteur bancaire ce qu'ils devaient
faire.
L'histoire est trop
belle pour être vraie. Faire comme si ce qui n'est après
tout qu'un morceau de l'Etat échappait au monde politique
qui est le sien revient à se comporter comme ceux qui affirment
que les chiens n'aboient jamais. Les responsables des agences de
régulation font eux aussi partie du système mis en
place par les hommes de l'Etat pour leur propre avantage et celui
de leurs amis.
Ce mythe est aussi
fondé sur la fiction que ceux qui ont pour fonction d'assurer
la réglementation des marchés aurait encore plus à
cœur que leurs propriétaires de maintenir les entreprises
en bonne santé. Là encore l'exemple de la crise des
Saving and Loans de la fin des années 1980 peut être
prise comme exemple. L'histoire que les médias n'ont cessé
de nous raconter revient à dire que les organismes de contrôle
bancaire auraient bien avant tout le monde vu le problème
arriver, mais que ce sont les interférences de la politique
qui les auraient empêchés de faire ce qu'il aurait
fallu faire.
Il y a sans doute
des éléments de vérité dans cette histoire.
Les cris d'alarmes de certains responsables se sont bel et bien
trouvés étouffés par la politique. Mais la
vérité va bien au-delà. L'industrie des Saving
and Loans, du fait qu'elle est étroitement réglementée
et bénéficie d'une garantie d'Etat pour ses dépôts,
représente une clientèle politique naturelle qui a
donné naissance à un puissant groupe d'intérêt.
Tout ce que font les hommes politiques a la plus grande importance
pour ceux qui y travaillent du fait que la moindre des décisions
prise à Washington peut décider de leur fortune ou
au contraire les ruiner.
Ce qui se passait
à la fin des années quatre vingt est qu'en fait Washington
faisait les deux choses à la fois. D'un côté
on changeait la réglementation bancaires pour permettre enfin
aux S&L d'entrer en concurrence avec le secteur bancaire traditionnel
en les autorisant à développer des activités
de prêts qui jusque là leur restaient interdites. Mais,
de l'autre, les députés américains votaient
un réaménagement fiscal qui avait pour conséquence
de réduire la valeur des placements immobiliers qui représentaient
l'essentiel de l'actif détenu par les établissements
d'épargne en contrepartie des prêts consentis.
Habitués
à exercer leur activité dans un environnement étroitement
réglementé, les dirigeants des Saving and Loans se
sont soudain trouvés confrontés à tout un concert
de nouvelles lois et de nouveaux réglements. Il n 'y a rien
d'étonnant à ce que, dans ce contexte, nombre d'entre
eux commirent de graves erreurs dans la gestion de leurs portefeuilles.
Si l'on tient compte de ce que la plupart d'entre eux n'avaient
aucune expérience de gestion sur des marchés libres,
alors que la loi les contraignait en même temps à se
débarrasser au plus vite de leurs actifs les plus risqués
- mais qui étaient aussi les plus juteux - (junk bonds),
il était inévitable que cela débouche sur un
effondrement de ce secteur financier.
Mythe
numéro 3 : Enron, dirigée par un homme qui croyait
fermement en la libre entreprise, représentait l'archétype
de l'entreprise libérale de l'avenir.
La théorie
du monopole naturel, développée par les économistes
du début du XX siècle, se déroule à
peu près de la manière suivante. Quand une industrie
est le théâtre de gigantesques économies d'échelle,
il est inévitable qu'un jour ou l'autre on n'y trouve plus
qu'une ou deux grandes firmes dominant tout le secteur. Pour éviter
que ces entreprises n'imposent à leurs client un "prix de
monopole", il est nécessaire que l'Etat intervienne et contrôle
le fonctionnement du marché.
Alors que les économistes
"autrichiens'" comme Mises n'ont jamais adhéré à
cette théorie, les autres ont peu à peu découvert
que l'électricité, le pétrole ou le gaz pouvaient
après tout s'acheter, se vendre et s'échanger sur
des marchés comme n'inporte quelle autre matière première.
Au fur et à mesure que des entrepreneurs se sont mis à
exploiter ces nouvelles opportunités, on a pris conscience
que le lourd appareil réglementaire initialement conçu
pour protéger les consommateurs aboutissait en réalité
à les priver de toute une série de services et de
produits auxquels la déréglementation leur donnait
accès à des prix beaucoup plus bas que cela n'était
possible auparavant.
Enron a été
l'une de ces entreprises pionnières qui ont contribué
à dévoiler la réalité sur les conséquences
de l'intervention réglementaire et ont fait fortune en exploitant
les nouvelles opportunités d'activité offertes par
l'ouverture des marchés. A ce titre Enron a rendu un très
grand service aux consommateurs d'électricité ou de
gaz, et à la collectivité. Mais simultanément
Enron a continué d'enfourcher les trompes de l'étatisme,
et à en diffuser l'évangile, par exemple dans le domaine
de l'environnement.
Son Présient,
Ken Lay, est membre d'une organisation écologique radicale
et anti-libérale qui fait campagne pour l'application des
accords de Kyoto sur le réchauffement de l'atmosphère.
Enron s'est fortement investi dans le projet de création
d'un marché de permis de polluer qui extrapolerait l'expérience
déjà accumulée dans le domaine de l'échange
de droits pour les émissions de gaz carboniques par les centrales
électriques américaines à charbon. Quand le
gouvernement de Bush Junior a refusé de ratifier le traité
de Kyoto, Enron s'est retrouvée toute seule. (Il convient
de rappeler que le système des permis de polluer, bien que
d'apparence libérale puisqu'on y parle de "marchés",
n'est en réalité qu'une autre forme de contrôle
public qui revient à laisser la production à la discrétion
des décisions arbitraires de quelques bureaucrates).
Une des choses qui
caractérisait Enron est l'impudence et l'arrogance dont elle
faisait à la fois le plus souvent preuve sur les marchés
financiers. Il n'y a rien dans la théorie économique
qui permettrait de dire que la liberté des marchés
ne peut fonctionner que lorsque les entrepreneurs y sont libres
de faire preuve de l'irresponsabilité la plus éhontée.
La catastrophe d'Enron démontre en fait que marier un état
irresponsable avec des chefs d'entreprises imprudents et sans vergogne
est surement la meilleure recette pour un désastre (..).
Le coup final porté
à la légende selon laquelle Enron serait l'archétype
le plus représentatif de l'entreprise libérale par
excellence est venu du patron lui-même, de Kenneth Lay. Lorsqu'il
s'est finalement aperçu que sa société ne pouvait
plus boucler ses comptes, Lay a pris son téléphone
et a appelé ses amis du département du Trésor
pour leur demander leur aide. (Il faut porter au crédit du
gouvernement Bush qu'il a refusé de venir au secours de cette
société de fripouilles).
Il ne fait aucun
doute que cette affaire est une honte, tant pour les dirigeants
qui furent responsables de toutes les décisions malencontreuses
qui y ont conduit, que pour ceux qui au niveau de l'administration
et de l'Etat ont tant fait pour accréditer la légende
d'une firme qui s'était prise à se croire invulnérable
aux réalités du marché. C'est "le capitalisme
des copains'" dans tout ce qu'il a de pire. N'oublions pas toutefois
que ce sont les hommes de l'Etat qui ont corrompu le capitalisme,
et non l'inverse.
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