Mises Institute (18 janvier 2002) - Commentaire de William Anderson.

Enron : "remettre quelques mythes à leur place"

 

 

 

 

 

 

Il est déjà assez déplaisant de voir une aussi grande firme faire faillite, mais ce qui rend la situation encore plus pénible est la faillite morale et intellectuelle qui l'accompagne alors que les apôtres de l'étatisme en profitent pour nous berner et nous désinformer.

Si les faits qui sont à l'origine de la débacle d'Enron sont maintenant à peu près connus, ils s'accompagnent de tout une série de mythes que les hommes de l'Etat et leurs alliés des médias répandent à go-go. "Cela nous rappelle à tous - d'une façon sans doute un peu brutale pour les libéraux - qu'une économie capitaliste ne peut devenir pleinement adulte et mûre que si elle est le fruit d'une volonté d'Etat", explique par exemple un grand journaliste. J'aimerais répondre aux plus répandus de ces contes économiques et politiques pour bonnes femmes, afin de remettre la vérité à sa place.


Mythe numéro 1 : l'affaire Enron prouve une fois de plus que le capitalisme est nécessairement source de corruption politique.


C'est un thème qui revient régulièrement. Enron, nous conte-t-on, a su s'attirer des faveurs et des complicités politiques en finançant la campagne électorale des deux grands partis, contribuant ainsi à aveugler les hommes de l'Etat et à les détourner de leurs devoirs à l'égard des citoyens.

La première affirmation est vraie. Enron a distribué de grosses sommes d'argent tant aux républicains qu'aux démocrates. Ces derniers tentent d'établir un lien entre Enron, son Président, Kenneth Lay, et la Maison Blanche. Ils oublient qu'en 1997 Enron a offert 100 000 dollars au Parti Démocrate peu de temps après que Bill Clinton soit directement intervenu auprès de l'Inde pour aider Enron à conclure un conclure de plus de 3 milliards de dollars. Le problème ici est que les hommes de l'Etat ont tout à l'envers. Voilà un siècle déjà que les industries du pétrole et de l'électricité fonctionnent dans un univers totalement politisé. Quoiqu'en pensent de grands économistes comme Paul Krugman, ces industries n'ont jamais vécu sans interférence de l'Etat dans leur gestion, que ce soit directement ou indirectement par la voie d'agences de régulation. L'industrie électrique vient de connaître quelques changements non négligeables dans son environnement réglementaire, mais appeler cela "dérégulation" - particulièrement en Californie où la récente crise a provoqué un nouveau processus complétement fou de rerégulation - revient à commettre un abus de langage caractérisé.

La production d'électricité reste profondément réglementée, au vrai sens du terme, qu'il s'agisse du choix de l'énergie primaire utilisée par les producteurs ou des prix qu'ils peuvent demander aux consommateurs. De plus, ce contexte réglementaire reste soumis aux caprices des régulateurs et de l'humeur du monde politique, ce qui rend très difficile toute planification à long terme, le stylo d'un homme politique - comme celui du Gouverneur de Californie, Gray Davies - pouvant à tout moment réduire à néant les résultats d'une vie d'investissements.

Le pétrole est une autre matière première complètement soumise au pouvoir politique. C'est l'Etat qui détermine qui a le droit d'explorer et de forer, ou encore quelles techniques d'extraction il faut utiliser. Comme la plupart des territoires qui restent à explorer font en fait partie du patrimoine fédéral, il en résulte qu'il n'y a plus guère d'activité de recherche qui ne relève d'une façon ou d'une autre de la puissance publique. (..)

Dans ce contexte, toute entreprise qui relève des secteurs du pétrole, du gaz naturel ou de l'électricité se doit de payer un jour hommage d'une manière ou d'une autre à nos maîtres les hommes de l'Etat.. Comme l'a si éloquemment exprimé le professeur Fred McChesney de l'école de droit de l'Université de Northwestern, les contributions des entreprises au financement de la vie politique ne sont jamais qu'une forme de protection qu'on achète auprès des hommes de l'Etat pour être sûr qu'ils vous laissent travailler.

Est-ce que ces paiements servent à "acheter" des faveurs et passe-droits politiques ? Bien sûr, c'est évident. Toutefois le problème ne vient pas des entreprises, ni du capitalisme, mais des politiques eux-mêmes qui imposent cette charge à l'économie. L'origine de la causalité est essentielle, car s'il faut blâmer quelqu'un, ce sont les hommes de l'Etat qui sont à l'origine du phénomène, alors qu'ils veulent en faire porter le chapeau aux autres


.Mythe numéro 2 : il faut nécessairement une réglementation publique pour éviter que des entreprises comme Enron n'abusent du système.


Encore une fois, c'est exactement l'inverse. Le scénario implicite que nous présentent les médias serait celui d'un régulateur dévoué au bien commun dont la vigilance aurait été circonvenue par l'action de méchants politiciens à la solde de capitalistes qui les auraient achetés. Avec Enron on aurait une sorte de remake de ce qui s'est passé dix ans plus tôt lorsqu'un groupe de cinq sénateurs américains, activé par l'un des magnats en faillite de l'industrie des banques d'épargne ("Saving and Loans"), s'est mêlé de dire aux régulateurs du secteur bancaire ce qu'ils devaient faire.

L'histoire est trop belle pour être vraie. Faire comme si ce qui n'est après tout qu'un morceau de l'Etat échappait au monde politique qui est le sien revient à se comporter comme ceux qui affirment que les chiens n'aboient jamais. Les responsables des agences de régulation font eux aussi partie du système mis en place par les hommes de l'Etat pour leur propre avantage et celui de leurs amis.

Ce mythe est aussi fondé sur la fiction que ceux qui ont pour fonction d'assurer la réglementation des marchés aurait encore plus à cœur que leurs propriétaires de maintenir les entreprises en bonne santé. Là encore l'exemple de la crise des Saving and Loans de la fin des années 1980 peut être prise comme exemple. L'histoire que les médias n'ont cessé de nous raconter revient à dire que les organismes de contrôle bancaire auraient bien avant tout le monde vu le problème arriver, mais que ce sont les interférences de la politique qui les auraient empêchés de faire ce qu'il aurait fallu faire.

Il y a sans doute des éléments de vérité dans cette histoire. Les cris d'alarmes de certains responsables se sont bel et bien trouvés étouffés par la politique. Mais la vérité va bien au-delà. L'industrie des Saving and Loans, du fait qu'elle est étroitement réglementée et bénéficie d'une garantie d'Etat pour ses dépôts, représente une clientèle politique naturelle qui a donné naissance à un puissant groupe d'intérêt. Tout ce que font les hommes politiques a la plus grande importance pour ceux qui y travaillent du fait que la moindre des décisions prise à Washington peut décider de leur fortune ou au contraire les ruiner.

Ce qui se passait à la fin des années quatre vingt est qu'en fait Washington faisait les deux choses à la fois. D'un côté on changeait la réglementation bancaires pour permettre enfin aux S&L d'entrer en concurrence avec le secteur bancaire traditionnel en les autorisant à développer des activités de prêts qui jusque là leur restaient interdites. Mais, de l'autre, les députés américains votaient un réaménagement fiscal qui avait pour conséquence de réduire la valeur des placements immobiliers qui représentaient l'essentiel de l'actif détenu par les établissements d'épargne en contrepartie des prêts consentis.

Habitués à exercer leur activité dans un environnement étroitement réglementé, les dirigeants des Saving and Loans se sont soudain trouvés confrontés à tout un concert de nouvelles lois et de nouveaux réglements. Il n 'y a rien d'étonnant à ce que, dans ce contexte, nombre d'entre eux commirent de graves erreurs dans la gestion de leurs portefeuilles. Si l'on tient compte de ce que la plupart d'entre eux n'avaient aucune expérience de gestion sur des marchés libres, alors que la loi les contraignait en même temps à se débarrasser au plus vite de leurs actifs les plus risqués - mais qui étaient aussi les plus juteux - (junk bonds), il était inévitable que cela débouche sur un effondrement de ce secteur financier.


Mythe numéro 3 : Enron, dirigée par un homme qui croyait fermement en la libre entreprise, représentait l'archétype de l'entreprise libérale de l'avenir.


La théorie du monopole naturel, développée par les économistes du début du XX siècle, se déroule à peu près de la manière suivante. Quand une industrie est le théâtre de gigantesques économies d'échelle, il est inévitable qu'un jour ou l'autre on n'y trouve plus qu'une ou deux grandes firmes dominant tout le secteur. Pour éviter que ces entreprises n'imposent à leurs client un "prix de monopole", il est nécessaire que l'Etat intervienne et contrôle le fonctionnement du marché.

Alors que les économistes "autrichiens'" comme Mises n'ont jamais adhéré à cette théorie, les autres ont peu à peu découvert que l'électricité, le pétrole ou le gaz pouvaient après tout s'acheter, se vendre et s'échanger sur des marchés comme n'inporte quelle autre matière première. Au fur et à mesure que des entrepreneurs se sont mis à exploiter ces nouvelles opportunités, on a pris conscience que le lourd appareil réglementaire initialement conçu pour protéger les consommateurs aboutissait en réalité à les priver de toute une série de services et de produits auxquels la déréglementation leur donnait accès à des prix beaucoup plus bas que cela n'était possible auparavant.

Enron a été l'une de ces entreprises pionnières qui ont contribué à dévoiler la réalité sur les conséquences de l'intervention réglementaire et ont fait fortune en exploitant les nouvelles opportunités d'activité offertes par l'ouverture des marchés. A ce titre Enron a rendu un très grand service aux consommateurs d'électricité ou de gaz, et à la collectivité. Mais simultanément Enron a continué d'enfourcher les trompes de l'étatisme, et à en diffuser l'évangile, par exemple dans le domaine de l'environnement.

Son Présient, Ken Lay, est membre d'une organisation écologique radicale et anti-libérale qui fait campagne pour l'application des accords de Kyoto sur le réchauffement de l'atmosphère. Enron s'est fortement investi dans le projet de création d'un marché de permis de polluer qui extrapolerait l'expérience déjà accumulée dans le domaine de l'échange de droits pour les émissions de gaz carboniques par les centrales électriques américaines à charbon. Quand le gouvernement de Bush Junior a refusé de ratifier le traité de Kyoto, Enron s'est retrouvée toute seule. (Il convient de rappeler que le système des permis de polluer, bien que d'apparence libérale puisqu'on y parle de "marchés", n'est en réalité qu'une autre forme de contrôle public qui revient à laisser la production à la discrétion des décisions arbitraires de quelques bureaucrates).

Une des choses qui caractérisait Enron est l'impudence et l'arrogance dont elle faisait à la fois le plus souvent preuve sur les marchés financiers. Il n'y a rien dans la théorie économique qui permettrait de dire que la liberté des marchés ne peut fonctionner que lorsque les entrepreneurs y sont libres de faire preuve de l'irresponsabilité la plus éhontée. La catastrophe d'Enron démontre en fait que marier un état irresponsable avec des chefs d'entreprises imprudents et sans vergogne est surement la meilleure recette pour un désastre (..).

Le coup final porté à la légende selon laquelle Enron serait l'archétype le plus représentatif de l'entreprise libérale par excellence est venu du patron lui-même, de Kenneth Lay. Lorsqu'il s'est finalement aperçu que sa société ne pouvait plus boucler ses comptes, Lay a pris son téléphone et a appelé ses amis du département du Trésor pour leur demander leur aide. (Il faut porter au crédit du gouvernement Bush qu'il a refusé de venir au secours de cette société de fripouilles).

Il ne fait aucun doute que cette affaire est une honte, tant pour les dirigeants qui furent responsables de toutes les décisions malencontreuses qui y ont conduit, que pour ceux qui au niveau de l'administration et de l'Etat ont tant fait pour accréditer la légende d'une firme qui s'était prise à se croire invulnérable aux réalités du marché. C'est "le capitalisme des copains'" dans tout ce qu'il a de pire. N'oublions pas toutefois que ce sont les hommes de l'Etat qui ont corrompu le capitalisme, et non l'inverse.