Ceux
qui défendent les politiques actuelles de l'UE prétendent que celles-ci seraient le résultat
d'un processus démocratique.
Les citoyens élisent directement le Parlement européen, les ministres des Etats membres constituent le Conseil, et la Commission est faite de membres désignés
par les gouvernements des Etats membres. On pourrait
considérer comme
efficace ou non efficace le résultat
— y compris l'uniformisation
et la centralisation —
du processus politique engendré par l'interaction
de ces institutions, mais
on ne pourrait pas le juger non démocratique.
Par conséquent, les
politiques de l'UE refléteraient les préférences de la majorité des citoyens,
de sorte qu'il faudrait les respecter.
Aussi
simple que soit cet argument, il est essentiellement faux. Le point crucial en cause est que, si
les acteurs du jeu européen ont une légitimité démocratique, cela n'implique pas que leurs décisions refléteraient la préférence
d'une majorité des citoyens de l'Europe. On pourrait s'en douter en constatant qu'au cours d'un demi-siècle
d'histoire des institutions européennes, on n'a appelé que très rarement les peuples
d'Europe à s'exprimer
par référendum sur les avancées
majeures. Par exemple, on n'a jamais
demandé aux Allemands de voter pour savoir s'ils acceptaient d'abandonner le Mark au profit
de l'Euro. Et selon toute
vraisemblance, on ne
demandera pas aux Européens
de voter sur l'élargissement
de l'UE aux pays
d'Europe centrale et orientale.
Lorsqu'on a tenu des référendums
dans certains Etats membres,
le résultat a
souvent été un rejet.
Nous
avons une abondance de preuves,
aussi bien théoriques qu'historiques,
que la centralisation des Etats unitaires
aussi bien que des fédérations résulte de différents
facteurs, dont on ne peut considérer aucun comme l'expression claire d'une volonté de l'électorat.
Des intérêts établis, des lobbies,
l'"illusion fiscale"
(au sens de Wicksell),
la recherche des dépouilles
par les politiciens, sont
les facteurs qui expliquent
le plus vraisemblablement que l'équilibre vertical
du pouvoir ait basculé
du niveau local au niveau central.
On a aussi assez de preuves
que c'est ce qui se passe en Europe aujourd'hui, et que les préférences des citoyens n'expliquent en rien, ou si peu, le fait
que l'UE a uniformisé la taille des préservatifs de même que celle des pommes
[38]
. Et pour ce qui est du présent texte on peut bien se demander si l'uniformisation
des règles bioéthiques et
celles de la santé imposée par l'UE
traduit le souhait de refléter
les préférences de ses citoyens
ou si elle ne serait pas plutôt le produit d'un
processus vivant largement sur lui-même.
Eventualités de changement
A
voir la situation en Europe, les partisans de la liberté et de la responsabilité
ne peuvent être que pessimistes.
Dans la plupart des pays,
la plupart de la recherche biomédicale vit sur le dos
du contribuable. Dans
tous, les hommes de l'Etat monopolisent toujours davantage les soins de
santé, alors que dans
d'autres domaines ils ont battu en retraite.
L'Europe
se caractérise en outre par la création d'un Etat supranational
qui se réserve la
plupart des pouvoirs réglementaires accrus.
L'Union européenne ne détruit les réglementations nationales
que pour imposer les siennes à son propre niveau.
Le résultat est que :
"[…]
si l'on compare le niveau d'uniformisation forcée en Europe
avec celui du Canada, des Etats-Unis
ou d'autres fédérations,
on est impressionné de le voir tellement élevé en Europe
[39]
".
En
matière de bioéthique, par exemple,
comme les législations nationales
ne couvrent pas tout,
l'UE cherche à
imposer des règles pour tous les Etats membres.
On
reconnaît de plus en plus, même au niveau politique, que cette uniformisation illimitée menace la
liberté personnelle, la
diversité culturelle et l'efficacité productive.
Le Parti Populaire Européen
(la plus grande formation politique de l'UE) déclarait lors de son dernier congrès à
Berlin en janvier 2001 :
”[…]
Le fédéralisme européen
est […] fondé sur la
concurrence. […] La concurrence entre Etats membres est essentielle pour trouver les meilleures
solutions et pour donner aux Etats membres assez de marge de manoeuvre pour s'adapter aux nouveaux
défis en fonction de leurs problèmes, besoins et expériences particulières. […] Dans ce
nouveau système fédéral, les objectifs
du fédéralisme […] ne sont donc pas d'abord le
produit de transferts de souveraineté
[…] comme dans
les Etats fédéraux classiques,
mais le résultat d'une juste concurrence, fondée sur des règles, entre les Etats membres
[40]
".
Alors
que l'uniformisation ampute les possibilités du choix personnel,
le fédéralisme concurrentiel les élargit.
Il ouvre aux citoyens la liberté de choisir entre autant de systèmes de règles qu'il y a de membres de la fédération. La diversité des moeurs n'est pas sacrifiée à la nécessité d'étendre le domaine de l'échange culturel et économique.
Cette
idée d'un "fédéralisme concurrentiel"
est largement alternative de l'idéologie aujourd'hui
appliquée par l'Union Européenne. Cependant, le
fédéralisme concurrentiel n'était pas, et n'est toujours pas complètement absent de
l'histoire et de la politique
de l'UE, comme le prouve
le fait que la "reconnaissance mutuelle" demeure
un principe d'actualité.
Ce
principe est irréversiblement
entré dans le cadre juridique
de l'UE à la suite d'une décision
de la Cour de justice connu sous le nom d'"arrêt Cassis
de Dijon
[41]
". Jusqu'alors,
la vente dudit Cassis
était interdite en Allemagne,
où la loi impose une teneur d'alcool minimum pour la vente
des breuvages alcoolisés. La disposition relative à la teneur minimum en alcool formulée par sa
Branntweinmonopolgesetz faisait obstacle à l'importation d'un lot de Cassis de Dijon originaire de France, dont la teneur en alcool se
tenait entre 15 et 20%. En
l'absence de règles communes
la Cour de justice, tout
en reconnaissant que les Etats membres avaient le droit de légiférer
sur la vente des produits sur leur propre territoire, affirmait que ce droit national ne pouvait aller
à l'encontre de l'art. 28
du Traité de la CE (anc. art. 30),
lequel serait violé chaque
fois qu'on empêcherait l'importation d'un bien légalement produit
et vendu dans un autre Etat membre.
Selon
le principe de la reconnaissance mutuelle,
aucun pays ne doit être forcé
de modifier ses propres lois mais,
tout en les maintenant, il ne peut entraver l'importation des biens, des
services et du capital venant d'autres pays ayant des législations différentes. De sorte que l'"harmonisation" des législations
nationales n'est pas
nécessaire, et que les
remplacer par des lois communautaires n'est pas nécessaire non
plus.
Les
critiques du principe de la reconnaissance mutuelle font valoir
que cela conduirait à un accroissement des coûts
de transaction, alors que l'"harmonisation" les abaisserait. Il y a du vrai dans cet argument, mais il ne faut pas surestimer les coûts de
transaction, et les avantages économiques de l'uniformisation
— indépendamment de la perte de liberté qu'elle implique —
doivent être comparés avec son coût
[42]
L'argument est encore moins décisif en matière de soins de santé. En fait, il
pourrait y avoir de bonnes raisons
en faveur de l'"harmonisation"
de l'étiquetage ou de
l'information pharmaceutique,
de manière à faciliter son emploi dans l'ensemble des pays
européens. Cependant, ceci n'a rien à voir avec l'uniformisation des protocoles
thérapeutiques, des procédures
d'autorisation de mise sur le marché des nouveaux médicaments,
ou celles des tests cliniques.
Dans tous ces domaines la logique de la concurrence
entre règles différentes
est presque isomorphe à celui même de recherche scientifique.
La pluralité des
approches ne représente
pas du tout un "coût",
une limite, à
surmonter, mais un facteur
essentiel du progrès
A
strictement parler, la reconnaissance mutuelle et le fédéralisme concurrentiel ne coïncident pas. En fait, le
fédéralisme concurrentiel repose sur l'application simultanée
de deux principes :
— Le
premier principe est celui de la coïncidence entre le domaine
territorial et la décision collective.
Cela implique à
son tour le principe de l'"exclusivité",
à savoir que la compétence en matière de décision
collective est distribuée — verticalement et horizontalement —
de manière à éviter que
différentes institutions s'occupent des mêmes fonctions. Le pouvoir du gouvernement fédéral et celui
des Etats fédérés ne
doivent pas se superposer. On
doit répartir les pouvoirs en
se demandant quelle est la "zone optimale" d'action
commune qui a le plus
de chances de satisfaire les préférences des citoyens.
— Quant
au second principe, c'est celui de l'ouverture des territoires et
des marchés des Etats fédérés
aux personnes, produits et services
de tout autre Etat fédéral.
Le
premier principe sans le second conduit à
la situation antérieure à
l'Etat moderne, où coexistaient
une foule de pouvoirs
territoriaux distincts. Le
second principe sans le premier
conduit à l'Etat national centralisé,
l'opposé du modèle fédéraliste.
Pour
ce qui est de la reconnaissance mutuelle,
elle est parfaitement compatible
avec ces deux principes-là. Cependant, cette
compatibilité-là est
mise à l'épreuve si on
étend la reconnaissance mutuelle
jusqu'à permettre que l'on applique directement sur le
territoire d'un Etat
membre un ensemble
de règles mis au point dans un autre Etat membre : des Français qui pourraient aller travailler
en Allemagne et se faire
payer selon les règlements à
la française plutôt qu'à l'allemande.
Des soins médicaux que
des praticiens britanniques
(ou néerlandais) fourniraient en Espagne conformément à des règles
professionnelles et bioéthiques britanniques. Des hôpitaux
que l'on construirait en France en respectant les règlements
danois ou vice-versa, ou
des hôpitaux construits en
Italie suivant des règles
allemandes — en espérant que l'inverse n'aura pas lieu. De la sorte,
la reconnaissance mutuelle conduirait à un découplage
majeur entre l'application des règles
et la situation géographique des personnes concernées.
Cela équivaut essentiellement à vider de contenu le principe
de l'exclusivité. En
fait, il n'y aurait plus coïncidence entre domaine territorial et action
collective.
Cette
extension du principe de la reconnaissance mutuelle
conduirait à un cadre institutionnel
libéré, qui refléterait
la théorie des clubs de Buchanan.
Dans les années récentes,
Bruno Frey a exploré ce
monde des possibles avec
sa théorie des JFCI, acronyme
pour Juridictions Fonctionnelles,
Concurrentes et Imbriquées
[43]
. Les JFCI sont
des juridictions parce qu'elles ont des pouvoirs de contraintes
sur leurs membres. Cependant, l'adhésion aux JFCI est volontaire. Le gouvernement fédéral ou celui des Etats peuvent
décider de contraindre leurs
citoyens d'"adhérer" à un type particulier de JFCI, du genre de ceux qui enseignent aux enfants ou fournissent
les soins médicaux de base.
Cependant, les
gouvernants n'auraient pas le droit d'imposer aux citoyens
la JFCI particulière
à laquelle adhérer. Du
point de vue d'un économistes,
les JFCI réalisent à un degré élevé
le principe d'"équivalence fiscale"
— la pierre d'angle du fédéralisme fiscal avec de faibles externalités négatives.
Comparées
à la version développée du principe de la reconnaissance
mutuelle, les JFCI
étendent encore davantage la liberté personnelle, puisqu'elles ne sont pas nécessairement limitées
à la compétence des Etats et institutions "publiques",
mais peuvent comprendre des organismes fondés et policés de façon privée. La santé est
l'un des domaines où
un certain nombre de JFCI pourraient croître et embellir, réunissant les gens de diverses origines nationales
et régionales qui partagent les mêmes valeurs morales, la même attitude face au risque, et le même ordre de préférences en ce qui concerne
le traitement médical et son coût.
Du
point de vue de la liberté personnelle, la théorie des JFCI est ce qui se rapproche le plus d'un monde
purement libéral, où
n'existerait aucune action collective coercitive.
Si désirable que
cela semble être, Si désirable que cela semble être, il ne paraît guère probable qu'elle représente une option réaliste pour
l'avenir du Vieux continent.
Conclusion
Confrontées aux nombreuses conséquences déplaisantes
des politiques d'"harmonisation"
en Europe, différentes
forces traditionalistes et nationalistes appellent à revenir au statu
quo d'avant la naissance de la Communauté européenne. Ils prônent un retour aux Etats nationaux
omni-compétents qui pourraient garantir la survie des différentes
moeurs et traditions.
Il
y a bien des raisons de croire que ce retour-là est impossible voire indésirable, puisqu'il réduirait massivement les énormes
avantages de l'extension du marché européen et de la liberté
de mouvement des personnes au sein de l'Europe.
En même temps, il
ne faut pas oublier que ces Etats nationaux omni-compétents,
autosuffisants ont été pendant deux siècles la cause principale des guerres, des atteintes aux droits personnels et de la répression de la diversité culturelle
telle que la représentent les cultures régionales et infra-régionales.
A
la différence d'une invocation romantique des vertus de l'Etat
nation, l'application
systématique du principe
de la reconnaissance mutuelle
apporterait de nombreux avantages.
Remplacer la logique de l'"harmonisation"
par celle de la reconnaissance mutuelle
représente la condition
nécessaire pour transformer
le processus de
la construction européenne en une grande occasion de promouvoir
la liberté personnelle et la prospérité économique, tout en préservant la variété des moeurs
et des pratiques qui
constitue le véritable esprit européen.
FIN
Traduction
de François GUILLAUMAT
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NOTES
[38]
Sur cette
question-là cf. A. M.
Petroni et R. Caporale,
Il federalismo possibile. Un progetto liberale per l'Europa, Soveria Mannelli, Rubbettino,
2000.
[39]
A. Breton,
Competitive Governments. An Economic Theory of Politics and Public Finance,
Cambridge, Cambridge University Press, 1966, p. 276.
L'explication — intéressante — de Breton
pour ce degré élevé d'uniformisation
en Europe est que le
cadre institutionnel de l'UE
n'est pas assez fédéral,
de sorte que ses institutions
n'ont pas le pouvoir d'imposer des règles de "juste"
concurrence pour le marché commun.
Les Etats ne veulent pas donner ce pouvoir-là à l'UE,
craignant que cela n'ampute leur souveraineté : "mais pour pouvoir bénéficier d'une structure
communautaire stable, ils
s'imposent à eux-mêmes des suites
de mesures d'harmonisation qui
en font la copie conforme d'un
Etat unitaire — ce
qui transforme leur souveraineté
individuelle en un simple symbole !" (ibidem, p. 276).
[40]
Parti Populaire
Européen, A Union of Values, document
approuvé au Congrès de Berlin (11-13 janvier 2001). C'est moi qui souligne.
[41]
Cour de Justice
des Communautés européennes,
Reports, Rewe-Zentral
AG c. Bundesmonopolverwaltung für Branntwein, 20 février 1979, p. 890.
Contrairement à une opinion répandue, l'arrêt "Cassis de Dijon" n'avait
— malheureusement — pas institué
la reconnaissance mutuelle comme principe de remplacement
à l'uniformisation. Il
s'agissait plutôt d'un procédé
destiné à préserver l'"acquis communautaire"
étant donné que l'"harmonisation"
— expressément incluse dans le Traité de la CEE — prendrait longtemps à se mettre en place.
[42]
En fait
les nouvelles technologies — par exemple les ordinateurs
et Internet — déduisent de façon drastique les coûts
d'information, qui représentent
la plus grande partie des coûts de transaction.
[43]
Cf. par exemple Bruno S. Frey,
A Utopia? Government without Territorial Monopoly, document de travail de l'Institute for
Empirical Research in Economics,
Université de Zurich,
juin 2000.
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