L'Union
Européenne ne se borne pas à centraliser les règles en matière de politiques sanitaires et de services de santé en Europe.
Elle se crée une nouvelle idéologie à propos de la santé et de la protection de l'environnement. Le fondement de cette idéologie est le prétendu "principe de précaution".
En
1997, le Traité d'Amsterdam
affirmait que :
"La
Commission, dans ses propositions prévues au paragraphe 1
en matière de santé, de
sécurité, de protection
de l'environnement et de protection des consommateurs, prend pour base un niveau de protection élevé
en tenant compte notamment de toute nouvelle évolution basée
sur des faits scientifiques.
Dans le cadre de leurs compétences respectives,
le Parlement européen et le Conseil s'efforcent également
d'atteindre cet objectif" (Article 95).
Comme
tout concept relatif, l'expression "niveau élevé de protection"
ne veut pas dire grand chose
si on ne précise pas ce qu'on entend
par un niveau "faible".
.Néanmoins, la connotation du concept est claire :
l'institution européenne se vouait à des politiques de
réduction systématique des risques. Ce que confirme
l'art 174, affirmant que
"La politique de la
Communauté dans le domaine de l'environnement vise un niveau
de protection élevé, en
tenant compte de la diversité des situations dans les différentes
régions de la Communauté. Elle est fondée sur [le principe] de précaution
[…]".
Le
"principe de précaution" n'est pas né de l'imagination des eurocrates.
Une de ses premières
apparitions se trouve dans
la déclaration ministérielle
à la seconde Conférence internationale sur la protection
de la mer du Nord (1987) :
"Pour
protéger la mer du Nord contre les éventuels effets nocifs des substances les plus dangereuses, une approche de précaution est nécessaire, qui peut exiger d'agir pour contrôler l'afflux
de telles substances avant même qu'un lien ait été établi par une preuve scientifique absolument claire".
Une
nouvelle Déclaration Ministérielle a été produite à la troisième
conférence internationale sur
la protection de la mer du Nord (1990) ; elle complète la première, affirmant que :
"les
participants […] continueront d'appliquer le principe de précaution,
c'est-à-dire d'agir pour éviter l'impact
potentiellement nocif
de substances persistantes,
toxiques, et susceptibles de bio-accumulation même là où aucune preuve scientifique ne démontre
un lien entre les émissions et les effets".
Le
"principe de précaution" est aussi cité dans la "Déclaration
de Rio" de 1992 comme le 15ème principe
des droits et obligations générales des "autorités"
nationales:
"En
vue de protéger l'environnement,
l'approche de précaution
devrait être largement appliquée
par les Etats selon leurs capacités.
Là où il existe un danger de dommage sérieux ou irréversible, l'absence d'une pleine certitude scientifique
ne doit pas être invoquée comme une raison pour retarder des
mesures efficaces pour empêcher la dégradation de l'environnement".
Il
est clair qu'il existe
une différence nette entre les deux formulations. Dans le premier cas, le principe
équivaut à se donner une stratégie
du "risque zéro
[25]
". Il faudrait interdire certains types d'actions
même quand il n'y a pas de preuve scientifique qu'elles
conduisent à un résultat indésirable. Dans le second cas, le principe
équivaut à adopter une stratégie
de "faible risque".
Il faudrait interdire un certain type d'actions lorsqu'il
y a des raisons scientifiques de penser qu'elles sont nocives,
même si on ne
peut atteindre aucune certitude scientifique.
La
seconde formulation est compatible avec la théorie standard de la conduite rationnelle.
Face à l'éventualité de pertes catastrophiques,
une preuve scientifique relativement faible
suffit pour qu'on s'abstienne d'un certain type
d'actions. En revanche,
la première formulation est incompatible avec la théorie des choix rationnels. Si on n'a aucune preuve qu'il existe
un lien de cause à effet
entre un acte éventuel
et un effet donné, alors il
n'existe aucune raison
pour qu'on s'interdise
l'acte en question. Il
n'y a pas de différence entre cette version-là du principe
de précaution et la superstition pure et simple.
Il
est loin d'être clair que les institutions de l'UE se rendent compte de ce qui est en cause ici. Quelques exemples
permettront de le préciser.
Dans le Communiqué du 30 avril 1997
sur la protection du consommateur et la sécurité alimentaire,
la Commission affirmait :
"dans
son analyse du risque, la Commission sera guidée par le principe de
précaution, lorsque la
base scientifique est insuffisante
ou qu'il existe une incertitude. Comme l'incertitude existe toujours, cette analyse-là du risque équivaut à
ne rien dire. Une fois
encore, dans son "Livre
vert sur les principes généraux de la législation alimentaire dans l'Union
européenne" du 30
avril 1997, la Commission affirmait que
"Le
Traité exige de la Communauté qu'elle contribue au maintien d'un niveau élevé de protection de la santé publique,
de l'environnement et des consommateurs. Pour assurer un niveau élevé de protection et de cohérence, les mesures de sauvegarde doivent être fondées sur l'évaluation du risque,
prenant en compte l'ensemble des facteurs de risque pertinents,
y compris les aspects technologiques,
les meilleures données scientifiques et la disponibilité
des méthodes d'inspection,
d'échantillonnage et
d'expérimentation. Lorsqu'une
évaluation complète du risque n'est pas possible,
les mesures doivent être basées sur le principe
de précaution".
Si
une "évaluation complète du risque"
nécessite que l'on prenne en compte "tous les facteurs
pertinents" la conclusion
inéluctable est qu'aucune évaluation du risque
n'est seulement possible,
puisqu'on ne peut jamais être certain de ce que sont
l'ensemble des éléments qui pourraient influencer un phénomène
quel qu'il soit — mêmele plus simple d'entre eux.
Le
thème du "principe de précaution"
est devenu tellement important dans les politiques de
l'UE qu'en février 2 000
la Commission a ressenti le besoin de résumer ses postulats. La conclusion du document est on ne peut plus
éclairante :
"Lorsque
les données disponibles sont insuffisantes
ou non concluantes, une
approche prudente et
raisonnable de la protection de l'environnement,
de la santé ou
de la sécurité pourrait être d'adopter la pire des hypothèses.
Lorsque de telles hypothèses s'accumulent,
cela conduira à une exagération du risque réel mais donne une certaine assurance que celui-ci
ne sera pas sous-estimé
[26]
".
Cette
conclusion entraîne de fortes conséquences.
Comme l'enseigne la théorie standard du choix rationnel,
agir à partir de la pire conséquence possible est complètement
irrationnel. A partir de là, on ne devrait jamais prendre l'avion ni traverser
une rue. Encore plus
grave pour notre question de la santé,
on ne devrait jamais procéder
à des essais cliniques
pour des médicaments ou traitements nouveaux.
Adhérer
au "principe de précaution"
implique que l'on refuse par principe
de tenir compte du fait
que toute action de l'homme implique ce qu'on appelle
des "coûts d'opportunité", c'est-à-dire les conséquences du fait que les nouveautés,
nouveaux produits ou nouvelles techniques, n'ont pas été
produites parce qu'on a décidé de renoncer à une option
possible.
Ne
rien faire, ou en faire moins, coûte donc nécessairement quelque chose. Décider de freiner le changement scientifique,
technique ou économique
parce qu'on cherche à éviter tout risque a pour coût
que l'on renonce à tous les avantages qu'on aurait tirés de ce changement — meilleures procédures, meilleurs produits, meilleures techniques. Fait partie de ce coût le fait que les humains auront moins de
moyens à leur disposition pour faire face aux changements à venir
dans le milieu où ils vivent.
Leurs chances seront diminuées
quand apparaîtra une nouvelle menace,
par exemple un nouveau virus.
A long terme, l'application systématique du "principe
de précaution" conduirait à un monde moins sûr et
moins prévisible. .
La grande
importance que l'UE accorde à ce "principe de précaution"
exprime la conception technocratique de ses institutions
et politiques. Fonctionnaires et hommes politiques veulent
le plus grand pouvoir possible sur la recherche scientifique, sur la technique et la production industrielle et agricole. L'uniformisation complète, ou presque complète au sein de l'Europe devient la conclusion inéluctable.
En fait, s'il faut que les politiques — y compris les politiques de santé —
.soient fondées sur une stratégie
du risque zéro (ou presque zéro),
alors il ne peut pas exister de
diversités des stratégies, puisque
les différence entre les règles et les choix d'affecter les ressources
conduiront à différents degrés de risques pour les individus. De sorte qu'appliquer le "principe
de précaution" a
des chances de jouer un rôle
fortement centralisateur au sein de l'UE.
Comme nous l'avons déjà vu,
dans le domaine de la politique de santé,
les institutions de l'UE
sont loin de respecter le principe de subsidiarité. Et le "principe de précaution"
leur donne encore davantage de pouvoir.
Par exemple, il
permet aux institutions de l'UE d'intervenir directement dans la recherche biologique, médicale, scientifique
et technique menée dans
les différents Etats membres
sous prétexte que les produits résultants doivent
être "sûrs" pour tous les consommateurs du marché
commun européen.
Cependant,
le "principe de précaution"
comporte aussi un aspect anthropologique, qu'il ne faut pas sous-estimer. En effet, il
correspond à une vision
de la société qui entend
dépouiller les individus de leur liberté de choix.
Fait partie de
cette liberté le droit qu'ils ont de choisir le niveau de risque qu'ils préfèrent — et d'en
subir les coûts — en matière
de nourriture, de santé,
de façons de vivre. Les politiques qui s'inspirent du "principe de précaution"
réduisent fortement cette liberté-là. Il ne considère pas les gens comme des personnes libres et responsables,
mais comme des mineurs
qui auraient besoin d'être guidés par les bureaucrates
et les politiciens.
Suite
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NOTES
[25]
[N. d. T.]
De "risque zéro" pour celui qui interdit, bien sûr ; pas pour celui à qui il l'interdit et à qui il se moque bien de faire subir des
pertes. Ce genre de raisonnement
ne peut venir à l'esprit que de gens habitués
à imposer aux autres
les conséquences de leurs propres décision
— c'est-à-dire à des irresponsables.
[26]
Commission
des Communautés européennes — COM(2000) 1 final — Bruxelles, 2.2.2000
"Communication
from the Commission on the precautionary principle", p. 28
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