L'Europe
est traditionnellement la terre de la diversité.
Sa très longue histoire au sein de la civilisation, la variété des races et des religions, l'existence
de fortes frontières, ont
fait du Vieux continent une mosaïque de différentes institutions, de langues,
de moeurs et de
lois. A ce titre,
la différence avec des pays
comme les Etats-Unis ou
le Japon était frappante.
La
situation est en train de changer avec une rapidité inattendue. En fait, l'Europe
subit aujourd'hui un processus d'homogénéisation qui risque
d'affecter radicalement son visage spirituel aussi bien que matériel. Ce processus est partiellement dû aux effets
de la globalisation culturelle et économique. De ce point de vue, il n'y a pas de différence particulière entre l'Europe et les autres parties du monde développé.
Cependant, l'origine principale de ces changements rapides
se trouve dans la mise en place des institutions
de l'Union européenne, et
à l'extension de ses politiques
dans l'ensemble des quinze Etats membres.
Ce
processus affecte également la bioéthique et les soins de santé.
Le présent texte entend
décrire la manière dont l'Union européenne fait pression
sur la diversité biomédicale en Europe. Il proposera alors un modèle de remplacement montrant comment
un niveau élevé d'interactions
et d'échanges en Europe
pourrait se concilier avec
la préservation voire la promotion des diversités nationales et de
la liberté personnelle en matière de bioéthique et de soins de
santé.
Comment
qualifier l'institution de l'Union Européenne ?
L'histoire
institutionnelle nous rappelle qu'il n'y a pas une "communauté"
européenne mais trois :
la CECA
[3]
fondée par le Traité de Paris
en 1951, la CEE et l'Euratom créées par le traité de
Rome de 1957. Ces trois
communautés n'ont été unifiées que par le Traité d'Amsterdam
de 1997. En 1992 le traité de Maastricht
[4]
a institué la monnaie unique et— ce qui est plus important pour nous — le principe
d'une citoyenneté européenne
[5]
.
Pour
juger de l'intervention de l'Union Européenne
dans les domaines précités,
il faut d'abord établir s'il
y a lieu de tenir ces traités pour de purs accords internationaux
entre Etats souverains.
La forme en est celle de traités
multilatéraux signés par
les représentants des Etats conformément aux principes du
droit international. Cependant, l'objet de ces traités, et la jurisprudence de leur application, en font quelque chose d'essentiellement différent
Rappelons deux éléments fondamentaux qui justifient cette conclusion :
— tout
d'abord, contrairement aux principes fondamentaux du droit international, le Traité de Rome attribue à la communauté
des pouvoirs qui s'appliquent directement aux résidents des Etats
concernés (par exemple l'art 249).
Ainsi, il existe
un droit communautaire auquel
les citoyens des Etats membres sont soumis au même titre qu'à
leurs lois nationales. De même, comme l'écrit
Michel Massenet ;
"Contrairement
aux traités internationaux de type classique,
les traités communautaires confèrent aux particuliers des
droits que les juridictions nationales ont le devoir de sauvegarder
[6]
".
Les
particuliers peuvent défendre les droits garantis par le Traité
en faisant appel à la Cour de Justice. D'après l'art
187 (désormais 244) du
traité de la CEE les jugements de la Cour sont directement applicables sur le territoire des Etats membres. les autorités nationales sont contraintes d'appliquer sans exequatur les jugements de la Cour à l'encontre de leurs
ressortissants (anc. art. 192,
désormais 256). Ceci
constitue une autre différence importante entre le Traité
de Rome et les traités internationaux
classiques
— Deuxièmement, dans sa jurisprudence des Traités, la Cour de justice a toujours tranché en faveur de la supériorité des traités sur le droit national — y compris constitutionnel. A leur tour,
les règlements de la CE ont le pas
sur la loi nationale (au
niveau non constitutionnel).
Dans le fameux arrêt Costa (1964) la Cour
a jugé qu''à la différence des traités internationaux ordinaires,
le traité de la CEE a créé son propre système juridique
[…] En créant une Communauté de durée illimitée,
ayant sa propre personnalité,
sa propre capacité juridique […] et
plus particulièrement des pouvoirs réels issus d'une limitation
de la souveraineté ou d'un
transfert de compétences des Etats vers la Communauté,
les Etats membres ont restreint
leurs droits souverains
[7]
. Et cette restriction est définitive.
Dans
un autre arrêt célèbre, la Cour a jugé : "il n'appartient pas à la Cour […] de s'assurer du respect des règles du droit interne, même constitutionnelles, qui ont cours dans l'un ou l'autre des Etats
membres
[8]
". On applique un point de vue moniste (au sens
de Hans Kelsen) aux rapports entre
d'une part les Traités
et la jurisprudence dérivée,
et d'autre part les lois nationales.
Notamment, le juge national est obligé d'appliquer
le droit communautaire et,
de sa propre autorité, de tenir pour non valide toute loi nationale qui pourrait le contredire.
Ces
traits particuliers nous permettent-ils de dire
que les Traités et leur jurisprudence équivalent à une "Constitution" ?
Non, si le mot désigne
un accord explicite passé par des individus
sur les règles de base de leur société.
Cependant, quelle Constitution réelle satisfait à ce critère ?
En
revanche si, en positiviste juridique, on considère la Constitution comme la loi
la plus élevée ayant cours sur un territoire donné, la situation devient plus complexe. D'un côté, dans la mesure où les Etats membres ont accepté
les Traités avec leur jurisprudence,
le droit communautaire ou de l'Union est la loi suprême. Chacune à leur manière, toutes les autorités juridiques de la CE/UE
ont accepté la suprématie du droit communautaire sur leurs
lois nationales
[9]
; de l'autre,
celui-ci n'est pas la source de validité de toutes les lois
imposées dans les Etats de l'Europe.
Si, comme les théoriciens du contrat voire certains positivistes, on considère que cette dépendance est essentielle
pour définir une constitution,
alors le droit communautaire n'en est évidemment pas une. Cependant, ces
mêmes critères permettraient-ils de dire que la Constitution américaine
en est une ? Et y
aurait-il en Angleterre
une seule loi de rang constitutionnel ? Même si vous considérez
des Etats-nations ayant un corps de lois civiles comme l'Italie
ou la France, il est bien
difficile d'affirmer une stricte dépendance logique de ces lois vis-à)vis de la constitution. Normalement,
on ne change guère les lois lorsqu'on adopte une constitution nouvelle, et la supériorité du droit constitutionnel
signifie que toute législation antérieure qui entre en conflit
avec lui doit être abolie.
Le
cadre constitutionnel européen représente-t-il un ordre libéral ?
Il
y a quelques années, Norman
Barry soulignait la différence entre le sens libéral traditionnel
d'une "constitution" comme "un ensemble de
règles qui protègent une norme politique individualiste complète" ou comme "un ensemble de règles neutres
mais de procédure rigoureusement stricte [sic]" avec l'"idée fausse de constitution […] qui
règne dans une bonne partie
de l'économie du bien-être contemporaine".
La constitution libérale n'est pas
faite pour mettre en oeuvre
la "volonté du peuple" mais "pour imposer de sérieuses contraintes aux hommes
de l'Etat, quelque forme
que prenne ce dernier (règle
majoritaire ou autre)
[10]
".
Selon
les termes de cette distinction, le droit communautaire est très proche de l'idée
d'une constitution libérale. Il
impose des contraintes aux gouvernements nationaux et aux majorités au nom des libertés personnelles
(les "quatre libertés" énoncées dans le Traité
de Rome de 1957 : libre
circulation des biens, des personnes, des services et du capital). En fait, le
droit communautaire a représenté
un instrument remarquable pour dompter le pouvoir omniprésent
des Etats-nations sur leurs citoyens. L'établissement de la CE/UE a remarquablement
réussi à ouvrir les marchés européens, déréglementer les marchés nationaux et réduire la taille de l'énorme secteur nationalisé.
Cependant,
ce n'est là qu'un aspect de la réalité.
A partir de la fin des années 1980,
la CE s'est de plus en plus transformée en une machine
à re-réglementer les marchés
à partir du centre,
à supprimer la diversité nationale et régionale et
finalement à réprimer les choix des individus.
On exprime souvent cette situation en disant que l'union
européenne est en train de se transformer en "super-Etat",
dont les pouvoirs sont plus distants des citoyens
que ceux des Etats-nations,
et dont la légitimité démocratique est donc faible.
La
crainte de voir les institutions européenne se transformer
en super-Etat est
aussi ancienne que la Communauté elle-même.
Personne, probablement,
ne l'a mieux exprimée que Wilhelm Roepke : écrivant en 1958, il voyait dans les institutions communautaires
l'instrument d'une planification économique et politique
généralisée — d'un
saint-simonisme européen — encore plus dangereuse qu'au niveau
national. Pour Roepke,
la division traditionnelle entre socialistes et libéraux n'était plus
la distinction politique fondamentale de nos sociétés. La vraie opposition était celle des "centralistes"
et des "décentralistes".
Selon ses propres termes,
"le problème du monde idéal est la décentralisation
ou la centralisation ; s'il faut que le facteur fondamental soit l'individu
(et le petit groupe) ou les grands ensembles collectifs — l'Etat, la nation voire un Etat unique englobant le monde entier — est devenue la vraie ligne de partage entre
opinions opposées". Pour
le "décentraliste" le
renforcement politique et économique de l'Europe doit se faire
en disant ce qui est vraiment l'essentiel :
la variété, la liberté dans la solidarité, le respect de la personne humaine et de son
individualité; Le décentralisme
est un élément essentiel de l'esprit européen.
Accepter de diriger l'Europe à partir
du centre, d'en
faire l'objet d'une bureaucratie planificatrice,
de la fondre en un bloc compact,
équivaut à trahir l'Europe et son héritage spirituel.
Un nationalisme et un dirigisme économique à l'échelle
continentale ne représentent aucun progrès par rapport au nationalisme
et au dirigisme des Etats-nations individuels
[11]
".
Il
ne fait pas de doute que la Communauté, et désormais l'Union, a toujours eu deux "âmes", l'une libérale l'autre dirigiste. Ceci se reflète dans le traité de la CE, dont certains articles ouvrent un large espace
pour une lourde intervention étatique dans l'économie.
Si l'on considère que la Traité
avait été écrit à une époque
de fort soutien intellectuel et politique à la planification,
ce n'est guère surprenant.
Comme on le sait, le Traité
d'Union a été écrit à partir d'un point de vue
beaucoup plus favorable au marché libre.
Cependant, il est
facile de voir que ces
deux "âmes" sont bel et bien présentes dans ce Traité,
comme le montre la "charte sociale"
qui correspond à une idéologie dirigiste et socialiste.
Suite
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NOTES
[1]
Texte original :
"Perspectives for Freedom of Choice in Bioethics and
Health Care in Europe", Texte préparé
pour le colloque du Liberty Fund :
"Global vs. Regional Bioethics" à Houston,
les 4 et 7 octobre
2001.
[2]
Université
de Bologne et ScuolaSuperiore della Pubblica Amministrazione,
Rome.Angelo M. Petroni
est et Docteur de l'Université
Catholique de Louvain.
Il a enseigné dans plusieurs universités,
y compris à l'Université Bocconi de Milan
et à la Sorbonne. Il est
aujourd'hui professeur de philosophie des sciences à l'Université
de Bologne. En juillet
2000 il a été nommé membre de la Scuola
Superiore della Pubblica Amministrazione de la Présidence
du Conseil des Ministres à Rome.
Il est aussi en ce moment Conseiller pour les Affaires
Institutionnelles du
Ministre de l'Economie.Angelo Petroni a écrit de nombreux textes
sur la découverte scientifique,
la méthodologie des sciences sociales et la pensée libérale contemporaine. Il participe
à plusieurs publications et institutions scientifiques, dont les International
Studies in the Philosophy of Science,
le Journal
of Libertarian Studies,
Regards Européens, le Centre for the New Europe. Il est rédacteur en chef de la Biblioteca della Libertà, un des principaux périodiques libéraux d'Italie.
Parmi ses publications figurent :
Karl R. Popper: il pensiero
[la pensée] politico
(1981) ; Giustizia
come libertà ? Saggi
[essais] su Nozick (Editor, 1984) ;
I modelli, l'invenzione e la conferma
[confirmation]. Saggio su Keplero, la rivoluzione copernicana, e la "New philosophy of science"
(1990) ; Etica cattolica e società di mercato (Editor, 1997).
Son ouvrage le plus récente est Il federalismo
possibile. Un progetto
liberale per l'Europa (2000).
[3]
Communauté
Européenne du Charbon et de l'Acier.
[4]
Dit "Traité
de l'Union Européenne".
[5]
Voir l'art B :
"L'Union se donne pour objectifs :
[…] de renforcer la protection des droits et des
intérêts des ressortissants de ses États membres par
l'instauration d'une citoyenneté de l'Union."
[6]
M. Massenet, Le
droit de l'Europe, Paris, Institut
Euro 92, 1990, p. 11.
[7]
Cour de Justice
des Communautés européennes, Reports,
Flaminio Costa contre ENEL,
15 juillet 1964, p. 593.
[8]
Cour de Justice
des Communautés européenne, Reports,
Geitling contre Haute Autorité,
15 juillet 1960, p. 438.
[9]
Cf. G.
Isaac, Droit
communautaire général, Paris, Masson, 1990,
pp. 172-82.
[10]
N. Barry,
"The liberal constitution: rational design or evolution?", Critical
Review III (1990) 3, n. 2, pp. 267-82 ; pp. 270-71.
[11]
W. Roepke,
Jenseits von Angebot und Nachfrage ["Au-delà de l'offre et de
la demande"], Erlenbach-Zuerich,
Eugen Rentsch Verlag, 1958, pp. 120-21.