La déréglementation n’a pas causé la crise de l’électricité en Californie

Jean-Luc Migué

Président du Conseil scientifique de l’Institut économique de Montréal

 
 

Le jugement courant sur la crise de l’électricité en Californie est qu’elle découle de la déréglementation. La réalité est pourtant tout le contraire : il n’y a pas eu de véritable déréglementation en Californie.

En 1998, les prix de l’énergie (pétrole, gaz naturel, électricité) étaient à leur plus bas (10 $ le baril) et l’opinion irréfléchie des producteurs-distributeurs d’électricité était qu’ils allaient rester bas indéfiniment. L’État de Californie partageait cet avis et choisissait alors de déréglementer le prix de gros de l’électricité (payé par les distributeurs ou Public Utilities), tout en maintenant le contrôle du prix aux consommateurs jusqu’en 2002. Même que le prix du gros n’était pas vraiment déréglementé à l’origine : le plan californien imposait initialement aux distributeurs d’électricité de s’approvisionner sur le marché spot unique (à des prix qui varient d’heure en heure, de jour en jour) implanté et contrôlé par l’État, donc leur interdisait de conclure des contrats à long terme avec leurs fournisseurs, les producteurs d’électricité.

Tout le monde s’en félicitait à court terme : les consommateurs obtenaient une aubaine pour au moins 4 ans (à cause du prix à la consommation toujours réglementé); les producteurs-distributeurs d’électricité aussi, en ce qu’ils comptaient profiter de l’écart grandissant entre le prix déclinant du gros et le prix constant au consommateur; les politiciens de même, qui pouvaient s’afficher en faveur du libre marché tout en maintenant le contrôle qu’ils préféraient sur le prix.

Dans les 2 ans qui suivirent, le prix de l’énergie est toutefois monté en flèche. De 10 $ à 30 $ le baril dans le cas du pétrole; dans des proportions semblables pour le gaz naturel et le charbon, et donc aussi pour l’électricité qu’ils servaient à générer. Loin de profiter de la conjoncture qu’ils avaient mal prévue, les distributeurs d’électricité ont donc perdu $11 milliards. Combiné aux restrictions environnementales proverbiales de l’État en matière d’installation de nouvelles centrales électriques, la crise était prévisible.

Ce qui s’ensuivit fut naturellement une plus grande volatilité, des profits occasionnels à certains producteurs et des catastrophes pour les distributeurs en périodes de rareté ou de forte demande.

La capacité de production est restée à peu près figée dans les années qui ont suivi la déréglementation. Les deux plus gros offreurs sont maintenant au bord de la faillite. Quel exemple de piètre planification, de courte vue et de management irresponsable! Ce n’est pas la déréglementation qui est un " échec colossal et dangereux ", comme l’a affirmé le gouvernement de Californie Gray Davis, mais bien la tentative de l’État de profiter en partie du marché tout en continuant à réglementer de façon irresponsable.

Cette conclusion est confirmée par la stabilité relative et l’absence de crise dans le sud de la Californie, où le régime réglementaire est différent, en ce qu’il comporte une plus grande flexibilité dans la tarification. Les distributeurs y ont le droit de fixer les prix que le marché commande aux consommateurs. Ces derniers ont écopé, mais au moins le prix reflétait le coût réel de la ressource. La consommation a conséquemment ralenti.

Les autorités californiennes envisagent maintenant le colmatage pour résorber la crise : 1) créer une société d’État qui produirait sa propre électricité. Comme si cette société allait se procurer le charbon ou le gaz à des prix différents du reste du continent, ou payer des salaires inférieurs! Et si son financement, garanti par l’État, coûte moins cher, c’est parce que les contribuables assumeront la responsabilité de la dette. 2) Réimposer la réglementation du gros et couper la Californie du réseau national pour ne pas laisser l’électricité produite dans l’État s’échapper dans le reste du pays à des prix supérieurs. 3) Imposer une hausse de 10% du prix à la consommation et pénaliser davantage (en prix accru) ceux qui continueront à " gaspiller " l’électricité. Ces mesures ne peuvent manifestement être que temporaires.

Il n’y a qu’une seule solution effective et durable : libérer intégralement le marché de l’électricité, celui du gros et celui à la consommation. Le prix grimpera initialement, mais la demande déclinera en conséquence. L’offre augmentera, en ce que les producteurs voudront accroître la capacité et importer des kilowatts de l’extérieur de l’État. Dans quelques mois, la crise ne serait plus qu’un mauvais souvenir. À condition aussi que le compromis entre le développement de l’industrie électrique (de l’énergie en général) et les exigences environnementales soient réévalué dans une perspective plus réaliste.