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En
définitive la problématique de la crise californienne
se résume à l'enchaînement qui suit.
C'est
en Californie que les prix de l'électricité étaient
les plus élevés du continent nord-américain,
notamment parce que les trois compagnies de la région ont
fait dans les années soixante dix une série de mauvais
choix (nucléaire) qui les ont bloquées dans des actifs
de production coûteux, peu rentables, totalement décalés
par rapport à l'évolution technologique qui portait
l'industrie vers les centrales à gaz. Elles étaient
coincées dans des investissements lourds, peu maniables.
Ce n'était pas la seul cause de prix élevés.
Une autre était l'hyper réglementation qui pesait
sur le secteur, au nom notamment des politiques d'économies
d'énergies poussées par les lobbies écologistes
particulièrement puissants et politiquement bien implantés
en Californie. Mais c'était la principale. Protégées
par leur connivance avec les pouvoirs publics dont le système
réglementaire leur garantissait de récupérer
dans leurs tarifs tous leurs coûts, quelle que soit la qualité
économique de leurs choix, les sociétés électriques
californiennes étaient prisonnières de mauvais choix
d'investissements qui les rendaient potentiellement incapables de
faire face à une véritable concurrence le jour où
le marché serait libéré. D'où la conception
d'une stratégie dite de "dérégulation" qui
prit en réalité un tour très particulier.
Le
calcul, pour faire baisser les prix, a été le suivant
. Il s'agissait d'aider les compagnies à diversifier leurs
sources d'approvisionnements afin de ne pas rester prisonnières
de leur propre production plus coûteuse que celle des nouveaux
producteurs indépendants, et plus chère également
que le courant importé des états voisins. D'où
l'idée d'un "Pool" (marché unique centralisé)
où l'on amalgamerait tout ce qui est produit et importé
en Californie, et dans lequel puiseraient les sociétés
électriques pour couvrir les besoins de leurs clientèles.
C'est ainsi que la "restructuration" électrique mise en route
en 1996 a été conçue autour de deux grandes
dispositions. D'un côté, les compagnies ont accepté
de se débarrasser de leurs principaux équipements
de production, et de se recentrer sur le métier de distributeur
(une partie de leurs centrales ont été revendues à
de nouvelles sociétés qui, elles, se sont spécialisées
dans la fourniture, et donc l'approvisionnement du marché
de gros, sans rapport avec la clientèle finale). De l'autre,
on a mis en place un "Pool" qui a été conçu
comme le seul et unique déversoir de tout le courant produit
en Californie par des producteurs (ou importateurs) privés,
contraints d'y livrer toute leur production. Ainsi a été
réalisée l'amalgame des productions en se disant qu'en
mélangeant le courant cher avec le courant pas cher on obtiendrait
un prix moyen moins cher. Tout le projet de dérégulation
a en fait été conçu pour habiller ce calcul,
et y noyer le poisson. Mais, ce faisant, on ne réglait pas
le problème principal de la Californie : celui du blocage
du développement de l'offre électrique du fait de
la quasi impossibilité d'y construire de nouvelles centrales.
Sans
nouvelles centrales le problème de la pénurie devait
donc nécessairement exploser un jour. Surtout si l'on tient
compte de l'extraordinaire croissance économique de la région
du fait de l'explosion des activités liées à
la "nouvelle économie". Mais il aurait pu prendre un tour
moins dramatique et plus progressif si la logique que je viens d'expliquer
n'avait conduit les autorités à compléter leur
dispositif par un certain nombre de règles qui ont eu pour
effet de poser une véritable bombe nucléaire au coeur
du système.
Par
exemple, l'idée du déversoir central unique nécessaire
à l'amalgame fait qu'on a interdit les contrats bilatéraux,
ou même les contrats de couverture à terme. Pour que
cet amalgame remplisse bien le rôle qui lui était dévolu,
il fallait absolument éviter que quelque producteur puisse
directement prendre contact avec les distributeurs et leur proposer
des contrats et des prix qui ne soient pas ceux du Pool. Cette disposition
s'est révélée mortelle le jour où les
vraies pénuries ont commencé à apparaître.
Si elle n'avait pas existé, au fur et à mesure que
la perspective de pénuries prochaines apparaissait plus évidente,
les distributeurs auraient cherché à se couvrir en
négociant des contrats de long terme leur garantissant de
ne pas voir leurs prix exploser d'un seul coup, en quelques semaines,
comme cela s'est passé l'été dernier. A l'inverse,
les entreprises de production, ou encore les exportateurs des états
voisins n'auraient pas été incités à
restreindre artificiellement leur offre dans l'attente de prix encore
plus élevés (ce qui, insistons, est une réaction
normale de la part d'un entrepreneur qui n'est pas là pour
faire la charité !). Autrement dit, la pénurie de
l'été dernier n'aurait pas été annulée,
mais elle aurait été moins aigue, moins grave, plus
progressive, ce qui aurait évité le climat de cataclysme
qui depuis lors règne sur la Californie. On n'aurait pas
eu cette dégradation financière soudaine qui, en moins
de quelques semaines, a pris des dimensions gigantesques et conduit
aujourd'hui les grandes sociétés électriques
californiennes au seuil de la faillite, au risque de provoquer un
séisme au coeur du système financier américain
(ce dont le pays n'a certainement pas besoin en cette période
de ralentissement économique accentué).
L'autre
élément essentiel est évidemment le contrôle
des prix de détail. Dans une situation de pénurie,
ou d'approche de la pénurie, c'est totalement absurde. Alors
qu'on ne construit aucune centrale nouvelle le contrôle des
prix a pour conséquence de noyer tous les signaux du marché,
et d'encourager les consommateurs, tant industriels que particuliers,
à gaspiller l'énergie comme si de rien n'était,
comme si l'offre était de toute façon suffisamment
abondante pour répondre à tous les besoins. Là
encore, s'il n'y avait pas eu de blocage, les prix auraient certainement
augmenté, mais ils auraient commencé à le faire
depuis longtemps déjà et leur hausse aurait été
progressive. On n'aurait pas eu ce choc psychologique qui s'est
produit l'été dernier lorsque la compagnie de la région
de San Diego, tirant profit de la disposition qui lui permettait
de sortir du blocage lorsqu'elle aurait finit d'amortir les surcoûts
de ses centrales nucléaires, a soudain multiplié par
deux ou trois ses tarifs aux consommateurs. Lorsque cette disposition
a été introduite dans la loi électrique de
1996, tout le monde s'attendait à une baisse tendancielle
des prix - selon le raisonnement présenté plus haut.
L'une des raisons du blocage était, dans un supposé
climat de baisse des prix, de garantir aux compagnies une période
temporaire pendant laquelle elles auraient la possibilité
de récupérer suffisamment d'argent pour amortir les
"coûts échoués" de leurs anciennes installations
nucléaires, tout en restant protégées contre
la tentation des producteurs de manipuler le marché en tirant
avantage de la phase de transition vers la concurrence. Mais au
lieu de cette baisse tendancielle, c'est l'inverse qui s'est passé.
Et le malheur a voulu que la Compagnie électrique de San
Diego arrive à la fin de son programme d'amortissement au
moment où la pénurie était précisément
en train d'exploser. Elle en a donc naturellement profité
pour ajuster ses prix afin de rétablir sa situation financière.
Mais
on tombe alors dans un véritable cercle infernal, dans une
situation qui échappe à tout contrôle. Le malheur
veut que la Californie ait eu à subir un été
particulièrement torride, avec des températures anormalement
élevées. Elle en avait déjà connu les
prémisses au cours des deux précédents étés,
mais cette fois-ci, ça y est, la demande finale passe résolument
au delà de ce que l'offre peut satisfaire. L'une des caractéristiques
du mécanisme du Pool est que la détermination des
prix y repose sur un mécanisme d'enchères déclaratives
qui reste relativement concurrentiel tant qu'il existe des surcapacités.
Le fait que le producteur risque de ne pas être appelé
s'il fait une offre trop élevée par rapport à
celles des autres est un élément qui modère
les appétits et permet de considérer que le Pool arrive
effectivement à un prix de marché (l'offre marginale
du dernier producteur appelé par le réseau) de nature
concurrentielle. Mais lorsqu'il n'y a plus de surcapacité,
que de toute façon tous les producteurs seront appelés,
et qu'ils n'y suffiront pas, la situation se retourne du tout au
tout. Chacun sait qu'il sera appelé quel que soit le niveau
de son offre. Les producteurs n'ont alors plus aucune raison de
se modérer. Les prix explosent. Et les consommateurs - ou
du moins leurs organisations - n'ont pas tort lorsqu'elles accusent
les producteurs de manipuler le marché et d'abuser ainsi
de leur position dominante. Il n'y a jamais de petits profits. Paradoxalement,
le moment est particulièrement propice, du point de vue du
producteur - mais évidemment pas de l'utilisateur -, pour
décider d'arrêter une centrale quelques jours à
des fins de maintenance. Un peu de rareté en plus, cela fait
des prix et des profits encore plus élevés. Encore
une fois, les entreprises ne sont pas là pour faire du mécénat.
Surtout lorsqu'il s'agit d'entreprises extérieures à
l'état qui écoulent leurs excédents de courant
sur le marché californien. Réaction du public, et
plus particulièrement des politiciens ? "Au secours, les
capitalistes nous étranglent !"; "nous manquons de courant,
et ils en tirent profit !". Conséquence logique : les autorités
californiennes étendent le blocage des prix au marché
de gros. Mais alors que font les importateurs dont dépend
en définitive l'équilibre du réseau en cette
période de stress intense ? Ils réduisent leur offre,
aggravant d'autant le déséquilibre. Le blocage est
rapidement levé (car les autorités ont pris rapidement
conscience de son absurdité), mais le mal est fait. Devant
les déclarations irresponsables du gouverneur et de ses accolytes
qui menacent d'exproprier les compagnies électriques, de
mettre en prison les dirigeants des sociétés qui auraient
abusé de leur pouvoir de marché en restreignant volontairement
leur offre, les fournisseurs extérieurs à la Californie
commencent à s'interroger s'il est vraiment de bonne politique
de continuer à commercer avec ces gens-là. Il y sont
temporairement contraints par un oukase du gouvernement fédéral
qui leur impose d' exporter leurs excédents disponibles vers
le système californien, mais cette contrainte ne peut durer
qu'un temps (elle vient juste d'être abrogée). L'administration
californienne peut revenir sur son interdiction faites aux compagnies
de l'état de passer des contrats de couverture à terme
avec des fournisseurs. Mais quelle est l'entreprise du Nevada, du
Colorado ou de l'Oregon qui va accepter de se lier sur des contrats
à long terme avec des clients dont les journaux annoncent
l'insolvabilité, qui retardent le paiement de leurs échéances,
et qui sont en outre menacées de nationalisation ? Autrement
dit, la situation est devenue quasiment irrécupérable
! D'autant que, comble de la malchance, s'ajoute à tout cela
la hausse des prix du gaz qui s'est accélérée
au cours des derniers mois (une conséquence à retardement
de l'effondrement des cours du pétrole il y a deux ou trois
ans, d'où l'arrêt de nombreux travaux de prospection
et de développement de nouveaux gisements, comme cela s'était
déjà produit avant la fameuse crise pétrolière
de 1974).
Voilà
en gros ce qui s'est passé. Ce qui est en cause n'est pas
la "dérégulation" en soi, telle que les économistes
la conçoivent, mais l'utilisation abusive du terme pour couvrir
une combine politicienne, négociée entre les autorités
californiennes et le grand patronat, pour faire baisser les prix
tout en sauvant la mise des grandes entreprises électriques
traditionnelles dont on attendait que l'usager de la fin des années
1990 écope en quelque sorte l'ardoise des mauvais choix passés
(réalisés, d'ailleurs, avec le plein aval, et même
la complicité, devrait-on dire, des autorités politiques).
Autrement dit, l'establishment politique et patronal californien
(auquel il faudrait également adjoindre le lobby environnementaliste)
voulait le beurre et l'argent du beurre - les avantages futurs de
la concurrence sans avoir à acquitter auparavant le coût
des erreurs du passé, et - pour les écologistes -
sans remettre en cause leur malthusianisme énergétique.
Cela les a obligés à entourer leur politique d'ouverture
du marché de contraintes réglementaires qui ont directement
conduit à l'engrenage fatal que je viens de décrire.
Faute d'acquitter le prix de leur passé, la bombe a explosé
cet été, et c'est la faillite qui les guette aujourd'hui.
Ce n'est sans doute que justice ! Malheureusement c'est toute l'économie
américaine qui risque d'en pâtir.
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