Henri LEPAGE

"Le prix d'une combine politicienne"

 
 

 

 

En définitive la problématique de la crise californienne se résume à l'enchaînement qui suit.

C'est en Californie que les prix de l'électricité étaient les plus élevés du continent nord-américain, notamment parce que les trois compagnies de la région ont fait dans les années soixante dix une série de mauvais choix (nucléaire) qui les ont bloquées dans des actifs de production coûteux, peu rentables, totalement décalés par rapport à l'évolution technologique qui portait l'industrie vers les centrales à gaz. Elles étaient coincées dans des investissements lourds, peu maniables. Ce n'était pas la seul cause de prix élevés. Une autre était l'hyper réglementation qui pesait sur le secteur, au nom notamment des politiques d'économies d'énergies poussées par les lobbies écologistes particulièrement puissants et politiquement bien implantés en Californie. Mais c'était la principale. Protégées par leur connivance avec les pouvoirs publics dont le système réglementaire leur garantissait de récupérer dans leurs tarifs tous leurs coûts, quelle que soit la qualité économique de leurs choix, les sociétés électriques californiennes étaient prisonnières de mauvais choix d'investissements qui les rendaient potentiellement incapables de faire face à une véritable concurrence le jour où le marché serait libéré. D'où la conception d'une stratégie dite de "dérégulation" qui prit en réalité un tour très particulier.

Le calcul, pour faire baisser les prix, a été le suivant . Il s'agissait d'aider les compagnies à diversifier leurs sources d'approvisionnements afin de ne pas rester prisonnières de leur propre production plus coûteuse que celle des nouveaux producteurs indépendants, et plus chère également que le courant importé des états voisins. D'où l'idée d'un "Pool" (marché unique centralisé) où l'on amalgamerait tout ce qui est produit et importé en Californie, et dans lequel puiseraient les sociétés électriques pour couvrir les besoins de leurs clientèles. C'est ainsi que la "restructuration" électrique mise en route en 1996 a été conçue autour de deux grandes dispositions. D'un côté, les compagnies ont accepté de se débarrasser de leurs principaux équipements de production, et de se recentrer sur le métier de distributeur (une partie de leurs centrales ont été revendues à de nouvelles sociétés qui, elles, se sont spécialisées dans la fourniture, et donc l'approvisionnement du marché de gros, sans rapport avec la clientèle finale). De l'autre, on a mis en place un "Pool" qui a été conçu comme le seul et unique déversoir de tout le courant produit en Californie par des producteurs (ou importateurs) privés, contraints d'y livrer toute leur production. Ainsi a été réalisée l'amalgame des productions en se disant qu'en mélangeant le courant cher avec le courant pas cher on obtiendrait un prix moyen moins cher. Tout le projet de dérégulation a en fait été conçu pour habiller ce calcul, et y noyer le poisson. Mais, ce faisant, on ne réglait pas le problème principal de la Californie : celui du blocage du développement de l'offre électrique du fait de la quasi impossibilité d'y construire de nouvelles centrales.

Sans nouvelles centrales le problème de la pénurie devait donc nécessairement exploser un jour. Surtout si l'on tient compte de l'extraordinaire croissance économique de la région du fait de l'explosion des activités liées à la "nouvelle économie". Mais il aurait pu prendre un tour moins dramatique et plus progressif si la logique que je viens d'expliquer n'avait conduit les autorités à compléter leur dispositif par un certain nombre de règles qui ont eu pour effet de poser une véritable bombe nucléaire au coeur du système.

Par exemple, l'idée du déversoir central unique nécessaire à l'amalgame fait qu'on a interdit les contrats bilatéraux, ou même les contrats de couverture à terme. Pour que cet amalgame remplisse bien le rôle qui lui était dévolu, il fallait absolument éviter que quelque producteur puisse directement prendre contact avec les distributeurs et leur proposer des contrats et des prix qui ne soient pas ceux du Pool. Cette disposition s'est révélée mortelle le jour où les vraies pénuries ont commencé à apparaître. Si elle n'avait pas existé, au fur et à mesure que la perspective de pénuries prochaines apparaissait plus évidente, les distributeurs auraient cherché à se couvrir en négociant des contrats de long terme leur garantissant de ne pas voir leurs prix exploser d'un seul coup, en quelques semaines, comme cela s'est passé l'été dernier. A l'inverse, les entreprises de production, ou encore les exportateurs des états voisins n'auraient pas été incités à restreindre artificiellement leur offre dans l'attente de prix encore plus élevés (ce qui, insistons, est une réaction normale de la part d'un entrepreneur qui n'est pas là pour faire la charité !). Autrement dit, la pénurie de l'été dernier n'aurait pas été annulée, mais elle aurait été moins aigue, moins grave, plus progressive, ce qui aurait évité le climat de cataclysme qui depuis lors règne sur la Californie. On n'aurait pas eu cette dégradation financière soudaine qui, en moins de quelques semaines, a pris des dimensions gigantesques et conduit aujourd'hui les grandes sociétés électriques californiennes au seuil de la faillite, au risque de provoquer un séisme au coeur du système financier américain (ce dont le pays n'a certainement pas besoin en cette période de ralentissement économique accentué).

L'autre élément essentiel est évidemment le contrôle des prix de détail. Dans une situation de pénurie, ou d'approche de la pénurie, c'est totalement absurde. Alors qu'on ne construit aucune centrale nouvelle le contrôle des prix a pour conséquence de noyer tous les signaux du marché, et d'encourager les consommateurs, tant industriels que particuliers, à gaspiller l'énergie comme si de rien n'était, comme si l'offre était de toute façon suffisamment abondante pour répondre à tous les besoins. Là encore, s'il n'y avait pas eu de blocage, les prix auraient certainement augmenté, mais ils auraient commencé à le faire depuis longtemps déjà et leur hausse aurait été progressive. On n'aurait pas eu ce choc psychologique qui s'est produit l'été dernier lorsque la compagnie de la région de San Diego, tirant profit de la disposition qui lui permettait de sortir du blocage lorsqu'elle aurait finit d'amortir les surcoûts de ses centrales nucléaires, a soudain multiplié par deux ou trois ses tarifs aux consommateurs. Lorsque cette disposition a été introduite dans la loi électrique de 1996, tout le monde s'attendait à une baisse tendancielle des prix - selon le raisonnement présenté plus haut. L'une des raisons du blocage était, dans un supposé climat de baisse des prix, de garantir aux compagnies une période temporaire pendant laquelle elles auraient la possibilité de récupérer suffisamment d'argent pour amortir les "coûts échoués" de leurs anciennes installations nucléaires, tout en restant protégées contre la tentation des producteurs de manipuler le marché en tirant avantage de la phase de transition vers la concurrence. Mais au lieu de cette baisse tendancielle, c'est l'inverse qui s'est passé. Et le malheur a voulu que la Compagnie électrique de San Diego arrive à la fin de son programme d'amortissement au moment où la pénurie était précisément en train d'exploser. Elle en a donc naturellement profité pour ajuster ses prix afin de rétablir sa situation financière.

Mais on tombe alors dans un véritable cercle infernal, dans une situation qui échappe à tout contrôle. Le malheur veut que la Californie ait eu à subir un été particulièrement torride, avec des températures anormalement élevées. Elle en avait déjà connu les prémisses au cours des deux précédents étés, mais cette fois-ci, ça y est, la demande finale passe résolument au delà de ce que l'offre peut satisfaire. L'une des caractéristiques du mécanisme du Pool est que la détermination des prix y repose sur un mécanisme d'enchères déclaratives qui reste relativement concurrentiel tant qu'il existe des surcapacités. Le fait que le producteur risque de ne pas être appelé s'il fait une offre trop élevée par rapport à celles des autres est un élément qui modère les appétits et permet de considérer que le Pool arrive effectivement à un prix de marché (l'offre marginale du dernier producteur appelé par le réseau) de nature concurrentielle. Mais lorsqu'il n'y a plus de surcapacité, que de toute façon tous les producteurs seront appelés, et qu'ils n'y suffiront pas, la situation se retourne du tout au tout. Chacun sait qu'il sera appelé quel que soit le niveau de son offre. Les producteurs n'ont alors plus aucune raison de se modérer. Les prix explosent. Et les consommateurs - ou du moins leurs organisations - n'ont pas tort lorsqu'elles accusent les producteurs de manipuler le marché et d'abuser ainsi de leur position dominante. Il n'y a jamais de petits profits. Paradoxalement, le moment est particulièrement propice, du point de vue du producteur - mais évidemment pas de l'utilisateur -, pour décider d'arrêter une centrale quelques jours à des fins de maintenance. Un peu de rareté en plus, cela fait des prix et des profits encore plus élevés. Encore une fois, les entreprises ne sont pas là pour faire du mécénat. Surtout lorsqu'il s'agit d'entreprises extérieures à l'état qui écoulent leurs excédents de courant sur le marché californien. Réaction du public, et plus particulièrement des politiciens ? "Au secours, les capitalistes nous étranglent !"; "nous manquons de courant, et ils en tirent profit !". Conséquence logique : les autorités californiennes étendent le blocage des prix au marché de gros. Mais alors que font les importateurs dont dépend en définitive l'équilibre du réseau en cette période de stress intense ? Ils réduisent leur offre, aggravant d'autant le déséquilibre. Le blocage est rapidement levé (car les autorités ont pris rapidement conscience de son absurdité), mais le mal est fait. Devant les déclarations irresponsables du gouverneur et de ses accolytes qui menacent d'exproprier les compagnies électriques, de mettre en prison les dirigeants des sociétés qui auraient abusé de leur pouvoir de marché en restreignant volontairement leur offre, les fournisseurs extérieurs à la Californie commencent à s'interroger s'il est vraiment de bonne politique de continuer à commercer avec ces gens-là. Il y sont temporairement contraints par un oukase du gouvernement fédéral qui leur impose d' exporter leurs excédents disponibles vers le système californien, mais cette contrainte ne peut durer qu'un temps (elle vient juste d'être abrogée). L'administration californienne peut revenir sur son interdiction faites aux compagnies de l'état de passer des contrats de couverture à terme avec des fournisseurs. Mais quelle est l'entreprise du Nevada, du Colorado ou de l'Oregon qui va accepter de se lier sur des contrats à long terme avec des clients dont les journaux annoncent l'insolvabilité, qui retardent le paiement de leurs échéances, et qui sont en outre menacées de nationalisation ? Autrement dit, la situation est devenue quasiment irrécupérable ! D'autant que, comble de la malchance, s'ajoute à tout cela la hausse des prix du gaz qui s'est accélérée au cours des derniers mois (une conséquence à retardement de l'effondrement des cours du pétrole il y a deux ou trois ans, d'où l'arrêt de nombreux travaux de prospection et de développement de nouveaux gisements, comme cela s'était déjà produit avant la fameuse crise pétrolière de 1974).

Voilà en gros ce qui s'est passé. Ce qui est en cause n'est pas la "dérégulation" en soi, telle que les économistes la conçoivent, mais l'utilisation abusive du terme pour couvrir une combine politicienne, négociée entre les autorités californiennes et le grand patronat, pour faire baisser les prix tout en sauvant la mise des grandes entreprises électriques traditionnelles dont on attendait que l'usager de la fin des années 1990 écope en quelque sorte l'ardoise des mauvais choix passés (réalisés, d'ailleurs, avec le plein aval, et même la complicité, devrait-on dire, des autorités politiques). Autrement dit, l'establishment politique et patronal californien (auquel il faudrait également adjoindre le lobby environnementaliste) voulait le beurre et l'argent du beurre - les avantages futurs de la concurrence sans avoir à acquitter auparavant le coût des erreurs du passé, et - pour les écologistes - sans remettre en cause leur malthusianisme énergétique. Cela les a obligés à entourer leur politique d'ouverture du marché de contraintes réglementaires qui ont directement conduit à l'engrenage fatal que je viens de décrire. Faute d'acquitter le prix de leur passé, la bombe a explosé cet été, et c'est la faillite qui les guette aujourd'hui. Ce n'est sans doute que justice ! Malheureusement c'est toute l'économie américaine qui risque d'en pâtir.