Le marché
a des limites, mais ce qui se passe en Californie ne contribue en
rien à nous renseigner sur ce que sont exactement ces limites
dans la mesure où le système n'a en réalité
jamais été véritablement déréglementé.
On aurait pu se fixer l'objectif à long terme de simplement
éliminer toutes les vieilles protections monopolistiques
dont bénéficiait l'industrie, ainsi que tout l'appareil
public de contrôle, de surveillance et de régulation
qui en était la contrepartie. Mais les compagnies électriques
elles-mêmes n'en ont pas voulu parce que leurs comptes se
seraient retrouvés alourdis toute une série d'investissements
entrepris dans le contexte de l'ancien régime réglementaire,
mais désormais non rentables dès lors qu'on se fixait
pour objectif de laisser entrer la concurrence. Elles exigeaient
d'être indemnisées pour ces "coûts échoués".
De même les organisations de consommateurs ont rejeté
cette perspective parce qu'elles ne voulaient pas que toute une
série de subventions plus ou moins implicites, allant à
certains groupes particuliers, soient remises en cause par une plus
grande lisibilité comptable. Elles craignaient aussi qu'une
réforme aussi libérale ne donne aux entreprises de
production électrique un pouvoir de monopole quasi absolu
sur le marché.
La conséquence
fut donc la superposition d'un nouvel étage réglementaire
démesuré à un système à base
de marché supposé être libéral. Un élément
de ce dispositif est principalement responsable de la situation
actuelle : le gel des prix. Il oblige les compagnies de distribution
d'électricité (qui n'en sont pas encore revenues !)
à vendre leurs fournitures à une fraction du coût
auquel cela leur revient. Bien évidemment, le risque de voir
les coûts progresser beaucoup plus vite que l'effort susceptible
d'être demandé aux abonnés pouvait parfaitement
être anticipé - et il aurait pu être pris en
compte par des mécanismes de couverture à terme offerts
sur les marchés financiers. Mais cela n'était pas
autorisé.
Si la production
électrique était vraiment un monopole naturel, on
aurait raison de s'inquiéter de voir la déréglementation
poussée trop loin, au détriment des consommateurs.
Mais ce n'est plus le cas, l'électricité n'étant
plus un monopole naturel.
Avec l'arrivée
des microturbines et de la microproduction, l'industrie électrique
n'est plus prisonnière d'une logique de coûts décroissants
(plus l'on produit, plus les coûts de revient sont faibles).
Il est désormais possible d'être petit tout en conservant
des coûts concurrentiels. Ces nouveaux développements
ont pour effet de remettre également en cause la logique
de monopole naturel des réseaux de transport. La grande crainte
des mouvements de consommateurs est que, sans encadrement réglementaire
de la part de l'état, les gains économiques apportés
par le passage à des mécanismes concurrentiels de
marché ne soient captés par les clients industriels,
et non par les consommateurs. Leur argument est que ne pourront
vraiment en bénéficier que ceux qui seront équipés
de compteurs "en temps réel" leur permettant de négocier
d'habiles conditions de prix taillées sur mesure en fonction
de leurs spécificités individuelles - ce qui n'est
pas près d'être le cas pour les ménages. Et
alors ? Si effectivement les avantages de la déréglementation
remontent en priorité au profit des entreprises, fort bien
: leurs coûts de production baisseront, et les économies
ainsi réalisées se retrouveront dans la baisse des
prix de leurs produits et de leurs services. C'est ainsi que le
marché fonctionne.
Il est vrai que,
parfois, les politiques de libéralisation se sont fourvoyées.
Mais ce n'est pas la leçon que nous offre le cas californien.
Ce qui a fait problème là-bas, c'est la "rerégulation"
- conduite d'un côté par le désir des "utilities"
de manipuler le marché et, de l'autre, par la conviction
de certains qu'un marché vraiment libre ne peut fonctionner
qu'au détriment des consommateurs. La conséquence
fut la mise en place d'un projet incomplet, confus, souvent contradictoire,
qui a conduit à la débâcle que l'on observe
aujourd'hui. A l'avenir, laissez tomber la "rerégulation",
et contentez vous de faire de la vraie "dérégulation"
!