The Economist

 

Editorial 20 janvier 2001 (extraits)

"La faute à la rerégulation"

 
 

 

Le marché a des limites, mais ce qui se passe en Californie ne contribue en rien à nous renseigner sur ce que sont exactement ces limites dans la mesure où le système n'a en réalité jamais été véritablement déréglementé. On aurait pu se fixer l'objectif à long terme de simplement éliminer toutes les vieilles protections monopolistiques dont bénéficiait l'industrie, ainsi que tout l'appareil public de contrôle, de surveillance et de régulation qui en était la contrepartie. Mais les compagnies électriques elles-mêmes n'en ont pas voulu parce que leurs comptes se seraient retrouvés alourdis toute une série d'investissements entrepris dans le contexte de l'ancien régime réglementaire, mais désormais non rentables dès lors qu'on se fixait pour objectif de laisser entrer la concurrence. Elles exigeaient d'être indemnisées pour ces "coûts échoués". De même les organisations de consommateurs ont rejeté cette perspective parce qu'elles ne voulaient pas que toute une série de subventions plus ou moins implicites, allant à certains groupes particuliers, soient remises en cause par une plus grande lisibilité comptable. Elles craignaient aussi qu'une réforme aussi libérale ne donne aux entreprises de production électrique un pouvoir de monopole quasi absolu sur le marché.

La conséquence fut donc la superposition d'un nouvel étage réglementaire démesuré à un système à base de marché supposé être libéral. Un élément de ce dispositif est principalement responsable de la situation actuelle : le gel des prix. Il oblige les compagnies de distribution d'électricité (qui n'en sont pas encore revenues !) à vendre leurs fournitures à une fraction du coût auquel cela leur revient. Bien évidemment, le risque de voir les coûts progresser beaucoup plus vite que l'effort susceptible d'être demandé aux abonnés pouvait parfaitement être anticipé - et il aurait pu être pris en compte par des mécanismes de couverture à terme offerts sur les marchés financiers. Mais cela n'était pas autorisé.

Si la production électrique était vraiment un monopole naturel, on aurait raison de s'inquiéter de voir la déréglementation poussée trop loin, au détriment des consommateurs. Mais ce n'est plus le cas, l'électricité n'étant plus un monopole naturel.

Avec l'arrivée des microturbines et de la microproduction, l'industrie électrique n'est plus prisonnière d'une logique de coûts décroissants (plus l'on produit, plus les coûts de revient sont faibles). Il est désormais possible d'être petit tout en conservant des coûts concurrentiels. Ces nouveaux développements ont pour effet de remettre également en cause la logique de monopole naturel des réseaux de transport. La grande crainte des mouvements de consommateurs est que, sans encadrement réglementaire de la part de l'état, les gains économiques apportés par le passage à des mécanismes concurrentiels de marché ne soient captés par les clients industriels, et non par les consommateurs. Leur argument est que ne pourront vraiment en bénéficier que ceux qui seront équipés de compteurs "en temps réel" leur permettant de négocier d'habiles conditions de prix taillées sur mesure en fonction de leurs spécificités individuelles - ce qui n'est pas près d'être le cas pour les ménages. Et alors ? Si effectivement les avantages de la déréglementation remontent en priorité au profit des entreprises, fort bien : leurs coûts de production baisseront, et les économies ainsi réalisées se retrouveront dans la baisse des prix de leurs produits et de leurs services. C'est ainsi que le marché fonctionne.

Il est vrai que, parfois, les politiques de libéralisation se sont fourvoyées. Mais ce n'est pas la leçon que nous offre le cas californien. Ce qui a fait problème là-bas, c'est la "rerégulation" - conduite d'un côté par le désir des "utilities" de manipuler le marché et, de l'autre, par la conviction de certains qu'un marché vraiment libre ne peut fonctionner qu'au détriment des consommateurs. La conséquence fut la mise en place d'un projet incomplet, confus, souvent contradictoire, qui a conduit à la débâcle que l'on observe aujourd'hui. A l'avenir, laissez tomber la "rerégulation", et contentez vous de faire de la vraie "dérégulation" !