Vince Miller

 

Un nouveau best-seller de l'auteur péruvien

 
 

Le péruvien Hernando de Soto est un économiste de réputation internationale dont les leaders du monde entier recherchent les conseils. Il développe une thèse totalement révolutionnaire sur la manière de sortir les pauvres de leurs ghettos et les réintégrer dans l'économie marchande.

Intellectuel multilingue, De Soto est né dans une ville du sud du Pérou, Arequipa, mais a grandi en Suisse. Il est devenu l'un des grands héros du combat mondial pour libérer les pays du tiers-monde de la pauvreté.

Il a fondé à Lima un "think tank" - l'Institut pour la liberté et la démocratie - de renommée mondiale qui compte parmi ses clients aussi bien le nouveau Président du Mexique, Vincente Fox, que d'autres leaders politiques de grandes nations du tiers-monde (Haïti, Egypte, Philippines..).

Avec Enrique Ghersi, qui représente l'ISIL au Pérou, De Soto a publié il y a dix ans un livre, l'autre sentier , qui est devenu la bible de tout ce qui concerne l'économie informelle en Amérique latine, et a acquis dans les pays de ce continent une célébrité quasi légendaire.

En 1990, l'ex-Président péruvien Fujimori l'appela dans son équipe avec le titre de "représentant personnel et principal conseiller". Mais De Soto rompit avec lui deux ans plus tard lorsque le Président réussit son coup d'Etat pour se donner les pleins pouvoirs dictatoriaux. Ghersi, qui avait été élu au Parlement, fut alors victime de la purge qui conduisit Fujimori à susprendre le Congrès.

Le dernier livre De Soto a pour titre "The Mystery of Capital" et est déjà un best-seller international. L'éditeur en avait déjà vendu 100 000 copies à la fin de l'année 2000 (à quoi s'ajoutent vraisemblablement 100 000 autre copies vendues au noir).

En décembre dernier, De Soto se posait sérieusement la question de savoir s'il n'allait pas être candidat aux élections pour la désignation du nouveau Président du Pérou. Bien des gens considéraient qu'il ferait un bon candidat et possédait de réelles chances d'arriver au moins parmi les tous premiers.

Il se livra alors à ce qu'il appelle une analyse coûts-avantages de la situation qui se présentait à lui. Il réalisa qu'à quelques mois à peine de l'élection il ne diposait pas de l'organisation nécessaire pour mener à terme une telle aventure, notamment pour obtenir à temps le nombre de signatures nécessaires à sa candidature. De toute façon, il expliqua qu'il éprouvait quelques scrupules à s'engager ainsi dans un monde aux pratiques aussi peu ragoutantes.

Dans une interview prise sur le vif après une réunion politique de plus 4000 personnes, dans la ville de Huancayo, au cœur de la montagne péruvienne, il se laissa à confier : "Comme les anglais disent : il n'y a pas de carrière politique qui ne se termine pas dans les larmes et les pleurs".

Son nouveau livre démarre là où s'arrêtait le précédent.

En termes rapides, le thème en est le suivant : ce qui manque aux pauvres des bidonvilles des grandes métropoles du tiers-monde pour progresser et prospérer n'est pas l'esprit d'entreprise. Loin de là. Ce qui leur manque c'est le capital, l'accès au capital, qui leur fait défaut à cause de l'absence de vrais droits de propriété, et parce que leurs activités se déroulent dans un cadre de rapports économiques informels "extra légaux", où ils vivent dans la crainte permanente de se faire détecter et rançonner par les agents corrompus de l'Etat.

Après nombre d'enquêtes sur le terrain, les équipes de l'Institut de De Soto ont calculé que l'ensemble de l'actif immobilier accumulé par les pauvres du Tiers-Monde représente globalement un capital de l'ordre de 9 000 milliards de dollars. Mais c'est, précise-t-il, un capital "mort", que l'on ne peut pas faire travailler et utiliser par exemple comme garantie pour obtenir des prêts pour développer de nouvelles activités productives, parce que rares sont ceux qui peuvent légalement démontrer qu'ils en sont les seuls et vrais propriétaires. Il en résulte que c'est un capital qui ne circule pas, qu'on ne peut pas transformer, parce qu'on ne peut pas le vendre ni l'acheter avec toutes les garanties que l'on trouve par exemple dans les systèmes juridiques des pays occidentaux. Il en résulte également que, contrairement à ce qui se passe dans les pays industriels développés, il n'y a pas ce phénomène d'accumulation qui fait que ce qui est épargné est utilisé pour développer de nouvelles activités dont les résultats permettent d'ajouter au stock de capital antérieurement accumulé.

Pour De Soto, ce dont les pays du Tiers-Monde ont besoin est une réforme juridique de fond qui permette aux pauvres de bénéficier sur les terres qu'ils occupent et travaillent de véritables titres de propriété, librement négociables et nantissables auprès de banques et établissements de crédit. Une telle réforme est le point de passage obligé pour que les gens de ces pays puissent enfin bénéficier de la capacité de tranformer leurs actifs fonciers ou immobiliers en véritable capital financier.

"Les pauvres, explique De Soto, ne sont pas le problème; ils sont la solution". C'est une thèse qu'il vient de tester dans toute une série de travaux qui lui ont démontré à quel point vouloir exercer une activité dans un cadre commercial normal était pour la plupart des pauvres de ces pays quelque chose de quasiment inaccessible en raison de l'énormité des coûts en temps, en démarches, mais aussi en prébendes et dessous-de-table en tous genres qu'il fallait débourser pour arriver à obtenir la moindre reconnaissance officielle de propriété ou la moindre licence professionnelle nécessaire à l'exercice d'une activité légale.

Ainsi que l'a résumé Enrique Ghersi lors de la réunion mondiale de l'ISIL au Costa Rica, en 1999, si l'économie informelle tient une place si importante dans l'activité de ces pays c'est tout simplement parce que obtenir toutes les autorisations et qualifications administratives nécessaires pour exercer un commerce ou une activité répondant à toutes les exigences de la légalité est quasiment impossible du fait des coûts prohibitifs que cela entraîne. Pour arriver à créer ne serait-ce qu'une toute petite entreprise, il faut affronter un véritable parcours du combattant fait d'une multiplicité d'obstacles juridiques et administratifs derrière lesquels se cache, à chaque étape, "un bandit en costume et cravatte", ainsi que le fait observer le Dr. Rigoberto Stewart du Costa Rica.

A titre de démonstration, Ghersi et ses collègues ont entrepris de créer une petite société de confection installée dans un des bidonvilles de la capitale. Avant d'arriver à lui conférer une existence légale, il leur a fallu rendre visite à 45 administrations différentes, et y consacrer 347 journées pleines occupées à prendre rendez-vous, à traverser la ville, à faire la queue et à remplir des formulaires. Cela leur a coûté plusieurs milliers de dollars, plus tout un ensemble de pots de vin qui ont représenté environ sept fois ce qu'il leur a fallu acquitter légalement aux différents bureaux visités.

Telle est la loi des pays du Tiers-Monde, et c'est précisément pour cela que ces pays font partie du Tiers-Monde.

En Egypte, par exemple, quelqu'un qui désire acquérir un petit bout de désert faisant partie du domaine de l'Etat pour y construire une maison, dans le respect le plus complet des lois et réglements en vigueur, doit satisfaire à pas moins de 77 procédures administratives relevant de 31 administrations différentes. Cela peut lui demander jusqu'à 14 années de démarches. Pour transformer un terrain classé comme agricole en terrain à bâtir, il faut en moyenne pas moins de 6 à 11 années de combat.

Le problème fondamental, conclue De Soto, est de reconnaître que ces pays doivent aujourd'hui traverser la même révolution juridique que celle qui, il y a deux siècles, a permis aux 25 pays les plus riches de la planète d'accéder aux pratiques et méthodes de l'économie de marché.

Depuis la chute du Mur de Berlin, tout le monde, ajoute-t-il, l'admet. Mais rares sont encore ceux qui réalisent pleinement à quel point cela suppose d'abord de procéder à une mutation radicale des systèmes juridiques en place. Décrire les voies et moyens de cette mutation, tel est l'objectif du dernier livre de Hernando De Soto.