The Economist (31 mars 2001)

 

Pauvreté et droits de propriété

(Extraits)

 
 

 

Les gens des pays pauvres ne sont en fait pas aussi pauvres qu'il y paraît. Ils ont des biens, pleins de biens. Mais comme il est rare qu'ils disposent d'un titre de propriété en bonne et due forme, ils ne peuvent pas les utiliser comme garantie pour obtenir des prêts et les transformer en cash. Les économistes ne voient généralement dans l'économie informelle qu'un phénomène marginal, qui ne présenterait d'intérêt que pour les missionnaires, les spécialistes de l'aide au Tiers-Monde, ou encore les techniciens de la police. En réalité, dans la plupart des pays en voie de développement l'économie informelle représente quelque chose de bien plus important que l'économie formelle. Dans n'importe quel pays d'Afrique, à peine une personne sur dix vit dans une maison couverte par un droit de propriété légal, et seulement un travailleur sur dix a un emploi dans le secteur de l'économie officielle.

Les neufs autres n'ont pas d'existence légale. On les ignore. Pourtant, à en croire l'économiste péruvien Hernando de Soto, la valeur totale de l'ensemble des actifs immobiliers occupés sans titre de propriété légal par les pauvres des pays du Tiers-Monde et de l'ex-bloc communiste avoisinerait au moins les 9 300 milliards de dollars. C'est un chiffre gigantesque. Vingt fois le montant global des investissements directs étrangers dans les pays en développement de 1989 à 1999, et quatre vingt treize fois le volume de l'aide internationale accordée par les pays riches aux pays du Tiers-Monde au cours des trois dernières décennies.

Alors que les leaders de ces pays courtisent l'aide des pays riches et se prosternent devant les éventuels investisseurs étrangers, ils ne réalisent pas qu'ils disposent en fait chez eux d'une masse potentielle de fonds infiniment plus importante. "Au cœur même de leurs zones les plus pauvres et de leurs bidonvilles, écrit Mr De Soto, dorment des milliers de milliards de dollars, prêts à produire si seulement on arrivait à démêler le mystère de la manière dont, dans les économies développées, de simples biens se transforment en capital productif".

Promenez vous dans Mtandire, un bidonville proche de Lilongwe, la capitale du Malawi. Les routes ne sont pas goudronnées, pleines de trous et de flaques d'eau. On y cultive le maïs dans les arrières cours des maisons. Les voitures sont si rares que les enfants vous font la fête s'il vous arrive de passer par là, et que vous aurez du mal à ne pas écraser l'un des nombreux poulets qui se baladent sur la route. Un ensemble de baraques dans l'une des régions les plus pauvres des plus pauvres du continent africain. On s'attendrait pour le moins à ce que les gens qui vivent là soient vraiment très pauvres. On ne voit pas très bien quelles richesses potentielles un tel endroit pourrait cacher. Et pourtant.

Grace et John Tarera gagnent leur vie en abattant des chèvres. Les affaires vont bien. Les habitants du Malawi adorent les ragouts de viande de chèvre. Les Tarera aimeraient bien développer leur activité pour répondre à la demande, mais ils manquent de capital. Madame Tarera pense qu'il lui faudrait environ 20 000 kwacha (250 $) pour cela. Ce n'est apparamment pas grand chose, mais au Malawi, où le revenu annuel moyen ne dépasse pas les 200 $, il faut le plus souvent des années afin d'épargner une telle somme.

Mais, minute : la maison dans laquelle le ménage Tarera vit vaut au moins 25 000 kwacha. Ils ont acheté le terrain il y a cinq ans et y ont construit une petite maison de briques, meublée de manière tarabiscoté et peinte en bleu léger. Ne pourrait-ils pas emprunter en utilisant la maison comme apport de garantie ? Non, car ils n'ont aucun moyen de prouver qu'elle leur appartient.

La maison des Tarera, comme toutes les maisons de Mtandire, est construire sur une terre "coutumière". Ce qui veut dire que celui auquel ils ont acheté le terrain l'occupait sans bénéficier d'aucun titre officiel de propriété. C'était seulement un morceau d'un champ plus grand que sa famille avait l'habitude de cultiver depuis des générations. Les deux tiers des terres aux Malawi relèvent d'un régime de propriété coutumière de ce type. Les gens labourent la terre que leurs parents labouraient, sans se poser davantage de questions. Si deux familles se disputent parce qu'ils ne sont pas d'accord sur les limites des terrains dont ils ont la jouissance, ils font appel au chef du village qui joue les arbitres. Si une famille triche avec les régles de la tribu, le chef peut leur reprendre leur terre et la donner à quelqu'un d'autre. En fait, c'est le chef de village qui en quelque sorte conserve la propriété des terres au nom de toute la tribu, comme c'était le cas des monarques dans l'Europe du monde féodal.

Le système fonctionnait remarquablement bien tant que tous les habitants du Malawi n'étaient que des fermiers et qu'il y avait abondance de terres tout autour. Mais il n'est plus du tout adapté à l'univers urbain où les gens vivent les uns sur les autres. Les paysans qui émigrent vers Lilongwe pour y trouver du travail s'installent sur les terrains agricoles qui entourent l'agglomération. Les cultivateurs qui en vivent sont heureux de leur vendre leurs lopins de terre, mais ils le font selon la tradition , de manière informelle. L'acheteur et le vendeur s'adressent au chef local, qui confirme que le second est bien celui qui en possède le droit d'usage, et lui donne la permission de le céder au premier. Le contrat est souvent oral, mais peut aussi être écrit dans la langue locale, avec la signature du chef. Ce dernier prend au passage son pourcentage - qui peut aller de 5 à 40 %.

C'est de cette façon que John et Grace Tarera ont acquis le terrain sur lequel la maison a été construite. Ils ont un contrat signé par le chef local, mais aucune banque ne s'en contentera comme garantie car il s'agit d'un document qui, légalement, n'a aucune valeur et ne peut être invoqué devant aucun tribunal. Ce n'est qu'une manifestation de la coutume qui est généralement non écrite, et imprévisible car elle dépend en définitive des seuls caprices du chef. Ce peut être un homme sage, juste, honnête et cohérent dans ses jugements. Mais la banque n'a aucun moyen de le savoir. C'est ainsi que la maison des Tarera est ce que l'on peut appeler du "capital mort". Ils la possèdent, c'est incontestable, mais ils n'ont aucun moyen d'en mobiliser la valeur pour des activités productives (..).