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Les gens des pays
pauvres ne sont en fait pas aussi pauvres qu'il y paraît.
Ils ont des biens, pleins de biens. Mais comme il est rare qu'ils
disposent d'un titre de propriété en bonne et due
forme, ils ne peuvent pas les utiliser comme garantie pour obtenir
des prêts et les transformer en cash. Les économistes
ne voient généralement dans l'économie informelle
qu'un phénomène marginal, qui ne présenterait
d'intérêt que pour les missionnaires, les spécialistes
de l'aide au Tiers-Monde, ou encore les techniciens de la police.
En réalité, dans la plupart des pays en voie de développement
l'économie informelle représente quelque chose de
bien plus important que l'économie formelle. Dans n'importe
quel pays d'Afrique, à peine une personne sur dix vit dans
une maison couverte par un droit de propriété légal,
et seulement un travailleur sur dix a un emploi dans le secteur
de l'économie officielle.
Les neufs autres
n'ont pas d'existence légale. On les ignore. Pourtant, à
en croire l'économiste péruvien Hernando de Soto,
la valeur totale de l'ensemble des actifs immobiliers occupés
sans titre de propriété légal par les pauvres
des pays du Tiers-Monde et de l'ex-bloc communiste avoisinerait
au moins les 9 300 milliards de dollars. C'est un chiffre gigantesque.
Vingt fois le montant global des investissements directs étrangers
dans les pays en développement de 1989 à 1999, et
quatre vingt treize fois le volume de l'aide internationale accordée
par les pays riches aux pays du Tiers-Monde au cours des trois dernières
décennies.
Alors que les leaders
de ces pays courtisent l'aide des pays riches et se prosternent
devant les éventuels investisseurs étrangers, ils
ne réalisent pas qu'ils disposent en fait chez eux d'une
masse potentielle de fonds infiniment plus importante. "Au cœur
même de leurs zones les plus pauvres et de leurs bidonvilles,
écrit Mr De Soto, dorment des milliers de milliards de dollars,
prêts à produire si seulement on arrivait à
démêler le mystère de la manière dont,
dans les économies développées, de simples
biens se transforment en capital productif".
Promenez vous dans
Mtandire, un bidonville proche de Lilongwe, la capitale du Malawi.
Les routes ne sont pas goudronnées, pleines de trous et de
flaques d'eau. On y cultive le maïs dans les arrières
cours des maisons. Les voitures sont si rares que les enfants vous
font la fête s'il vous arrive de passer par là, et
que vous aurez du mal à ne pas écraser l'un des nombreux
poulets qui se baladent sur la route. Un ensemble de baraques dans
l'une des régions les plus pauvres des plus pauvres du continent
africain. On s'attendrait pour le moins à ce que les gens
qui vivent là soient vraiment très pauvres. On ne
voit pas très bien quelles richesses potentielles un tel
endroit pourrait cacher. Et pourtant.
Grace et John Tarera
gagnent leur vie en abattant des chèvres. Les affaires vont
bien. Les habitants du Malawi adorent les ragouts de viande de chèvre.
Les Tarera aimeraient bien développer leur activité
pour répondre à la demande, mais ils manquent de capital.
Madame Tarera pense qu'il lui faudrait environ 20 000 kwacha (250
$) pour cela. Ce n'est apparamment pas grand chose, mais au Malawi,
où le revenu annuel moyen ne dépasse pas les 200 $,
il faut le plus souvent des années afin d'épargner
une telle somme.
Mais, minute : la
maison dans laquelle le ménage Tarera vit vaut au moins 25
000 kwacha. Ils ont acheté le terrain il y a cinq ans et
y ont construit une petite maison de briques, meublée de
manière tarabiscoté et peinte en bleu léger.
Ne pourrait-ils pas emprunter en utilisant la maison comme apport
de garantie ? Non, car ils n'ont aucun moyen de prouver qu'elle
leur appartient.
La maison des Tarera,
comme toutes les maisons de Mtandire, est construire sur une terre
"coutumière". Ce qui veut dire que celui auquel ils ont acheté
le terrain l'occupait sans bénéficier d'aucun titre
officiel de propriété. C'était seulement un
morceau d'un champ plus grand que sa famille avait l'habitude de
cultiver depuis des générations. Les deux tiers des
terres aux Malawi relèvent d'un régime de propriété
coutumière de ce type. Les gens labourent la terre que leurs
parents labouraient, sans se poser davantage de questions. Si deux
familles se disputent parce qu'ils ne sont pas d'accord sur les
limites des terrains dont ils ont la jouissance, ils font appel
au chef du village qui joue les arbitres. Si une famille triche
avec les régles de la tribu, le chef peut leur reprendre
leur terre et la donner à quelqu'un d'autre. En fait, c'est
le chef de village qui en quelque sorte conserve la propriété
des terres au nom de toute la tribu, comme c'était le cas
des monarques dans l'Europe du monde féodal.
Le système
fonctionnait remarquablement bien tant que tous les habitants du
Malawi n'étaient que des fermiers et qu'il y avait abondance
de terres tout autour. Mais il n'est plus du tout adapté
à l'univers urbain où les gens vivent les uns sur
les autres. Les paysans qui émigrent vers Lilongwe pour y
trouver du travail s'installent sur les terrains agricoles qui entourent
l'agglomération. Les cultivateurs qui en vivent sont heureux
de leur vendre leurs lopins de terre, mais ils le font selon la
tradition , de manière informelle. L'acheteur et le vendeur
s'adressent au chef local, qui confirme que le second est bien celui
qui en possède le droit d'usage, et lui donne la permission
de le céder au premier. Le contrat est souvent oral, mais
peut aussi être écrit dans la langue locale, avec la
signature du chef. Ce dernier prend au passage son pourcentage -
qui peut aller de 5 à 40 %.
C'est de cette façon
que John et Grace Tarera ont acquis le terrain sur lequel la maison
a été construite. Ils ont un contrat signé
par le chef local, mais aucune banque ne s'en contentera comme garantie
car il s'agit d'un document qui, légalement, n'a aucune valeur
et ne peut être invoqué devant aucun tribunal. Ce n'est
qu'une manifestation de la coutume qui est généralement
non écrite, et imprévisible car elle dépend
en définitive des seuls caprices du chef. Ce peut être
un homme sage, juste, honnête et cohérent dans ses
jugements. Mais la banque n'a aucun moyen de le savoir. C'est ainsi
que la maison des Tarera est ce que l'on peut appeler du "capital
mort". Ils la possèdent, c'est incontestable, mais ils n'ont
aucun moyen d'en mobiliser la valeur pour des activités productives
(..).
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