Hernando de Soto

 

The Mystery of Capital

Chapitre un (extraits)

 
 

 

Les écarts de richesse entre l'Occident et le reste du monde sont bien trop grands pour s'expliquer uniquement par la culture(..).

Les villes du Tiers-Monde et de l'ancien bloc communiste fourmillent d'entrepreneurs. Vous ne pouvez pas vous promener dans un souk du Moyen-orient, vous aventurer dans un village des Andes, ou monter dans un taxi moscovite sans vous faire accrocher par quelqu'un qui essaie de vous fourguer quelque chose. Les habitants de ces pays possèdent un incroyable talent, une étonnant capacité à tirer un bénéfice à partir de pratiquement rien. Ils savent utiliser et maîtriser les apports de nos technologies modernes. Sinon les entreprises américaines n'auraient pas à se battre comme elles le font pour y défendre leurs droits de propriété intellectuels contre un usage contrefait de leurs inventions protégées par des brevets(..).

Mais si les gens de ces pays en cours de transition vers le capitalisme sont plus que de simples mendiants, s'ils n'y a aucune raison pour qu'ils se trouvent éternellement coincés dans l'usage de manières de faire totalement dépassées, et s'ils ne sont pas définitivement prisonniers de cultures étrangères à toute modernité, qu'est-ce qui empêche le capitalisme d'y produire les mêmes richesses que celles qu'il a apportées à l'Occident ? Qu'est-ce qui fait que le capitalisme prospère seulement dans les pays de l'Ouest?

L'objet de ce livre est de démontrer que le principal obstacle qui empêche le reste du monde de bénéficier pleinement des apports du capitalisme est son incapacité à produire du capital. Le capital est cette force qui augmente la productivité du travail et est ainsi la source de la richesse des nations. C'est la force vitale du système capitaliste, le fondement même de tout progrès, et la seule chose que les pays pauvres du monde entier semblent en définitive incapables de produire par eux-mêmes, quelle que soit l'énergie que leurs habitants investissent dans l'ensemble de ces activités qui définissent en général une économie capitaliste.

(..)En fait, la plupart de ces pays pauvres possèdent déjà les avoirs dont ils auraient besoin pour que le capitalisme y prospère. Même dans les plus pauvres des pays pauvres, les pauvres épargnent. La valeur globale de ces épargnes accumulées est en fait gigantesque - environ 45 fois toute l'aide étrangère reçue de par le monde depuis 1945(..).

Mais ils détiennent ces ressources sous des formes difficilement exploitables, d'un point de vue économique : il s'agit essentiellement de maisons construites sur des terrains dont les droits de propriété ne sont pas enregistrés, d'entreprises qui n'ont pas d'existence juridique légale et dont les responsabilités se trouvent en conséquences totalement indéfinies, d'industries localisées dans des endroits où financiers et investisseurs n'oseront jamais se rendre. Parce que les droits sur ces biens immobiliers sont mal définis et protégés, ils ne peuvent pas être facilement transformés en capital; ils ne peuvent pas faire l'objet d'échanges au-delà du cercle limité d'un petit nombre de gens qui se connaissent bien et se font mutuellement confiance; ils ne peuvent pas être utilisés comme garantie pour l'octroi de prêts bancaires ou financiers; ils ne peuvent pas être transformés en parts de propriété dans une société.

En Occident, au contraire, chaque terrain, chaque construction, chaque machine, chaque stock de matières premières est représenté par un titre de propriété qui est la traduction visible de l'ensemble des processus complexes et invisibles qui intégrent ces ressources au reste de l'économie. Gràce à ces mécanismes de représentation formalisée, ces biens se trouvent en mesure de mener une vie invisible et parallèle, totalement divorcée de leur existence matérielle. Ils servent de garantie bancaire (..). Ils permettent de faire un lien avec l'histoire personnelle passée de chaque emprunteur. Ils fournissent une localisation concrète qui facilite le recouvrement des créances tant privées que publiques (les impôts). Ils assurent la possibilité de développer des réseaux de services publics fiables et universels. Ils servent de fondement à la création de titres financiers complexes qui peuvent être ensuite escomptés ou revendus sur des marchés secondaires. C'est par ces procédés que l'Occident fait vivre ses avoirs et leur permet de générer du capital.

Ce qui fait défaut aux pays du Tiers-Monde et de l'ancien bloc communiste est précisément ce processus de représentation. Il en résulte qu'ils sont tous sous-capitalisés de la même façon qu'une entreprise est sous-capitalisée lorsqu'elle met en circulation moins d'actions que son chiffre d'affaires et la valeur totale de ses équipements ne le justifieraient. Les entreprises du monde sous-développé sont comme des sociétés qui ne pourraient émettre ni actions ni obligations pour obtenir les moyens de financer de nouveaux investissements. Sans le système de représentation évoqué plus haut, leurs actifs tant humains que matériels ne représentent qu'un "capital mort".

Les pauvres de ces pays - les 4/5èmes de l'humanité - ne sont pas totalement dépourvus. Ils possèdent des biens et des ressources, mais il leur manque le processus de représentation légal qui permet de transformer ce qu'ils possèdent en propriété réelle et en capital circulant. Ils ont des maisons, mais pas de droits de propriété; des récoltes mais pas d'actes de propriété; des entreprises mais pas de sociétés. C'est l'indisponibilité de ces modes de représentation essentiels qui explique pourquoi ces gens qui, à bien des égards, ont fait la preuve de leur ingéniosité à s'adapter aux technologies du monde moderne, ne sont pas encore en mesure de produire le minimum de capital nécessaire pour acclimater les mécanismes de la croissance capitaliste à leurs pays.

(..) Cette indisponibilité n'est pas le résultat d'un quelconque complot des grands monopoles industriels occidentaux. C'est simplement le résultat de ce que les occidentaux prennent ce processus de représentation tellement pour donné qu'ils ont perdu toute notion même de son existence. Bien qu'il soit présent partout, personne ne le voit, personne ne le comprend vraiment, ni les américains, ni les européens, ni les japonais, qui lui doivent pourtant toute la richesse qu'ils ont accumulée dans le passé. Il est la conséquence d'une infrastructure juridique complexe enfouie au plus profond de nos systèmes de droit, dont la propriété - au sens strict - n'est en fait que la partie visible de l'iceberg. Le reste de cet iceberg est le produit d'un processus humain compliqué qui a permis peu à peu de transformer biens et travail en capital. Ce processus n'a jamais été conçu par personne et n'est décrit nulle part. Ses origines sont très mal connues, et sa signification se trouve enfouie au plus profond du subconscient économique des nations capitalistes.

(..) C'est cette histoire qu'il faut redécouvrir. Ce livre s'efforce de reprendre l'exploration des origines du capitalisme afin de mieux comprendre le pourquoi de l'échec des pays pauvres et ainsi d'y porter remède(..).