CATO Institute

Special Electricity Site

 

Jerry Taylor et Peter Van Doren :

"La Californie, un marché plus à la Salvador Dali qu'à la mode d'Adam Smith !"

 
 

 

En mars 1998, la Californie devint le premier état américain à complètement transformer son système électrique, avec l'objectif d'y introduire davantage de concurrence et de liberté de choix pour les consommateurs. Malheureusement, dans les années qui suivirent, la demande d'électricité s'est développée beaucoup plus vite que l'offre.

Au cours de l'été dernier, un ensemble de facteurs ont concourru à réduire l'offre juste au moment où la demande au contraire battait tous ses records. Le nouveau système mis en place s'est alors révélé incapable de s'ajuster et de répondre aux nouvelles conditions du marché.

Ce qui s'est passé cet été à San Diego illuste les conséquences de cette situation. Comme ailleurs en Californie, les tarifs de l'électricité étaient soumis à un prix plafond. Celui-ci a été soudainement supprimé, au moment même où les prix de gros auxquels les sociétés de distribution se fournissaient l'énergie étaient en train d'exploser. Les abonnés de cette ville du sud de la Californie ont ainsi vu le montant de leurs factures doubler du jour au lendemain. Pendant ce temps, les habitants des autres régions de la Californie continuaient à bénéficier de prix artificiellement bas qui éliminaient toute incitation à rationaliser sa consommation. Ce qui, à son tour, contribuait à faire monter les prix de San Diego en empêchant les distributeurs de cette région de s'approvisionner à meilleur compte ailleurs. C'est ainsi que l'Etat a du rapidement faire volte face et remettre les prix sous contrôle.

Aujourd'hui les deux principales sociétés de distribution électrique de Californie sont obligées d'acheter leurs fournitures électriques à des prix infiniment plus élevés que les tarifs qu'elles peuvent demander à leurs clients. A cause de cela, elles perdent près de 40 millions de dollars par jour, et elles ont d'ores et déjà accumulé un déficit total de plus de 10 milliards de dollars. Outre leur combat quotidien pour trouver le financement de leurs achats quotidiens d'électricité, elles doivent également se battre avec des équipements de production et de transport qui sont aujourd'hui sur sollicités et qui risquent à tout moment d'être victimes de défaillances.

La grande expérience lancée en 1996 par le législateur californien n'a en réalité rien d'une "dérégulation". Il vaudrait mieux parler de "rerégulation". Le terme serait sans doute plus approprié. Cette nuance est essentielle si on veut bien comprendre l'origine de la crise actuelle, ainsi que les moyens nécessaires pour y porter remède.

Demandez-vous comment on peut appliquer à ce chaos le terme de "dérégulation" alors que :

  1. c'est le régulateur public qui fixe encore les prix qu'il est permis de demander au consommateur;
  2. les compagnies de distribution électrique ne sont pas autorisées à rechercher les contrats de fournitures qui seraient les plus intéressants pour elles, mais doivent obligatoirement acheter leur électricité sur un marché d'état où le prix est déterminé par des règles qui conduisent à l'aligner sur les coûts du producteur sélectionné le plus cher;
  3. c'est l'état qui décide comment les entreprises doivent conduire leurs affaires en leur imposant par exemple de revendre certaines de leurs usines, et donc de recourir davantage à des achats sur un marché d'état centralisé;
  4. des plafonds de prix et de nombreuses autres règles aboutissent tout simplement à décourager l'entrée sur le marché de nouveaux concurrents;
  5. un certain nombre de contraintes réglementaires liées à la nouvelle réglementation limitent la liberté de décision des entreprises sur des matières aussi essentielles que l'entretien des usines et des réseaux de transport.

Face à cette liste, il est difficile de parler de "dérégulation". L'explosion des prix intervenue l'an dernier, ainsi que les menaces actuelles de coupures de courant ne sont pas le produit du retour à un authentique marché libre, mais tout simplement la conséquence de distortions générées par une gestion politique de l'industrie.

Un certain nombre d'éléments propres au système réglementaire mis en place en Californie ont aggravé la pénurie électrique et sont directement à l'origine de la crise :

  1. Le contrôle des prix : a) il a découragé l'entrée de nouvelles firmes, ce qui fait que le système n'a jamais apporté aux usagers californiens la liberté de choix qui leur était formellement promise; b) il a réduit l'incitation à investir davantage dans la mise en place de nouveaux équipements de production, mais aussi de transport, notamment pour l'importation de courant en provenance des états voisins - ce qui aurait permis d'alléger les difficultés; c) il a bloqué les signaux de prix qui auraient du inciter les consommateurs à économiser l'énergie, et donc à réduire volontairement leur consommation; d) il a fait apparaître un formidable écart entre les prix de gros et de détail, conduisant ainsi les réseaux de distribution à accumuler des milliards de dollars de déficit.
  2. L'institution d'un "Pool" centralisé et géré par un organisme public a empêché les acheteurs et vendeurs d'électricité d'échanger directement entre eux et de négocier des contrats de couverture les protégeant contre une hausse brutale des prix. Paradoxalement, alors qu'il s'agissait de retirer le contrôle du marché des mains des grandes entreprises d'approvisionnement électrique (les "utilities"), les régles qui régissent le fonctionnement du Pool ont conduit à le placer sous la coupe du pouvoir des producteurs. Certes, la Commission locale de régulation est revenue sur certaines de ces dispositions. Elle permet désormais aux distributeurs de négocier des contrats de couverture à terme. Mais il faudra un certain temps pour que ces améliorations produisent leurs effets. Toutefois, depuis la fin de l'an dernier, on note une évolution dans l'attitude des producteurs de courant qui semblent davantage désireux de s'engager dans des contrats de long terme et de couvrir leurs propres risques contre les fluctuations du marché.
  3. En exigeant quasiment des grandes "utilities" californiennes qu'elles se séparent de leurs usines de production, et qu'elles écoulent obligatoirement ce qui leur reste de production propre sur le Pool, le système mis en place les a privé de leur principal moyen de se protéger contre la volatilité des prix du marché : utiliser leur propre électricité. Si l'on veut que les producteurs produisent une électricité bon marché et se fassent concurrence, il faut qu'ils soient libres de décider par eux mêmes des produits et des services qu'ils désirent offrir aux consommateurs, mais aussi de choisir par quels moyens ils entendent répondre à la demande croissante de leurs clients. Paradoxalement les entreprises municipales de distribution électriques n'appartenant au secteur privé ont beaucoup moins souffert de la crise car la nouvelle législation n'a pas exigé d'elles qu'elles se séparent de leurs équipements de production. Elles en ont même largement bénéficié car cela leur a permis de tirer profit des prix élevés. Ce qui est bon pour les compagnies publiques devrait l'être aussi pour les entreprises privées. Pourquoi deux poids, deux mesures ?
  4. Cette politique interventionniste a eu pour effet d'empêcher l'entrée de nouvelles entreprises dont l'arrivée aurait permis de garantir aux consommateurs une réelle liberté de choix, ainsi qu'une offre d'électricité plus concurrentielle. Nombre de entreprises situées dans les états voisins, qui auraient été intéressées par le marché californien, sont en fait restée l'arme au pieds, attendant de voir ce qui allait ressortir des querelles politiciennes californiennes et de leurs conflits de groupes d'intérêt. La récente réaction du nouveau gouverneur qui voulait geler les prix à leur niveau d'avant la restructuration a simplement confirmé leurs pires craintes : la Californie n'a rien d'un marché dérégulé; il s'agit tout juste d'une sorte d'hybride qu'ils ne savent pas encore comment aborder…